Les Templiers : spiritualité des origines jusqu'en 1316

(résumé de la conférence)

 

Abel Lamauvinière

 

 

Aussi paradoxal que cala puisse paraître nous connaissons les Templiers où tout du mois nous prétendons les connaître sans qu'aucune étude n'ait porté sur leur pratique religieuse.

Le paradoxe tend à affirmer que l'ordre Templier se confond avec son histoire. Or les pratiques cultuelles ne sont pas de l'histoire mais des dévotions personnelles et collectives greffées à un idéal chevaleresque.

La religion séduit surtout en cette fin de siècle, l'histoire médiévale charme. En témoignent les nombreuses activités développées depuis quelques années par des érudits locaux. La religion est inscrite dans la société médiévale, elle répond à une quête de sens, les pratiques représentant un sens donné à la vie terrestre des personnes. En tant qu'humain le templier représente une composante de l'Église. Cette composante répond à des besoins multiples ; défendre le tombeau du Christ, s'enquérir de moyens pour mener une telle action. C'est dans le contexte de la croisade que naît le mouvement des Templiers et développe dès son origine des preceptories nécessaires à drainer les moyens financiers et humains pour leur épanouissement.

L'Église, en canalisant un mouvement destiné à exploiter la violence naturelle de la société féodale, se trouve vite dépassée par sa base. Elle ratifie le mouvement en ordo (ordre) par une règle. Or la situation dans laquelle se trouve l'Église est nouvelle et exceptionnelle : ordre militaire et spirituel ou l'alliance de l'épée et du chapelet.

Comment se vit la spiritualité de ces chevaliers du Christ nés d'une volonté spontanée ? Notre volonté n'est pas de dresser un tableau exhaustif de cette spiritualité, mais de comprendre les pratiques cultuelles et/ou collective. D'où la nécessité impérieuse de s'enquérir des structures juridiques sur lesquelles reposent les soit-disants moines soldats. Cette investigation est la résultante d'une interprétation de lectures composées de manuscrits latins et français originaux parfois oubliés ou jamais dépouillés ! À la suite de cette quête féconde nous pourrons oeuvrer pour le statut de l'ordre révélant ainsi le terreau fertile sur lequel la pratique liturgique doit se greffer. Nous terminerons notre réflexion sur la prière personnelle.

 

I. Structures de l'ordre :

 

1. Une puis deux règles :

 

Nous avons travaillé sur trois règles d'origine et de fortunes diverses, mais qui contribuent à faire émerger quelques notions naissantes concernant la loi et le processus de codification qui se met en place. Celui-ci a l'art de nuire à quelques autorités fussent-elles temporelles comme le roi ou encore le comte ou bien spirituelles comme le pape, le patriarche de Jérusalem et à un niveau local l'évêque. Les documents sont de type normatif c'est pourquoi l'analyse de chacun d'eux est essentielle.

Le premier manuscrit comporte soixante-douze articles et quelques annotations du même auteur, écrit en latin, il figure en annexe du concile de Troyes du 14 janvier 1128 jour de la saint Hilaire du calendrier médiéval, où bien 14 janvier de notre calendrier républicain. À la lecture de cette règle, nous remarquons le caractère primitif de la hiérarchie militaire appelée " frates laïcus " ou frères laïcs qui cohabitent avec les " frates capellani" ou frères chapelains, ce qui nous conduit à penser que la règle s'inspire des préceptes de vie augustiniens, notamment du Praeceptum. Nous formulons l'idée que cette règle est le résultat d'une situation qui se vit en Orient, qu'elle ne fait que légaliser une situation, mais de manière incomplète, malgré la présence attestée et consignée de Bernard de Clairvaux et d'Hugues de Payns requérant.

Le second manuscrit est conservé à la Bibliothèque du Vatican, il est plus précis, structuré, explicatif. Ce manuscrit se révèle être l'outil précieux de la papauté romaine qui, en légalisant, s'approprie de la manière la plus fine un phénomène nouveau qui a pris de l'ampleur, nous le daterions de la fin du XIIe. Cette règle émise par la chancellerie romaine couperait court aux velléités du patriarche de Jérusalem, qui, rappelons-le, est en situation schismatique.

 

2. Comtes de Champagne et Templiers :

Étant donné que l'ordre, bien que né en Terre Sainte, a pour origine la Champagne, il convient d'étudier sommairement les bulles ou actes émanant de la papauté romaine afin de déterminer la nature des relations. Le manuscrit le plus ancien de la chancellerie romaine en notre possession est une bulle du pape Célestin II en 1143. Ce dernier donne des indulgences et des privilèges aux personnes qui s'engagent dans l'ordre. La finalité de cet acte témoigne de l'intérêt de la papauté à développer cet élan missionnaire en utilisant l'argument qui consiste à dire aux personnes ayant péché dans le royaume de France, qu'ils soient chevalier, sergent, clerc ou homme et femme libre, de pouvoir soigner leur âme et de la purifier en s'engageant définitivement dans ce mouvement spirituel. Grâce à la vie en communauté, les personnes sont appelées à atteindre le paradis ou Jérusalem céleste.

 

3. La perte du message originel : la voie de la condamnation :

La perte de Saint-Jean d'Acre en 1291 discrédite la milice du Temple cette défaite contribue à un affaiblissement militaire double ; structurel, celui d’une perte de frères guerriers d’une part et de représentation symbolique d’autre part. En effet, un corps dévoué à la bataille sort déchu mais surtout discrédité dans sa capacité à défendre, ce qui incline peu à rejoindre cet ordre religieux par conséquent l'aggravation de la crise structurelle de recrutement de frères est normal.

De plus et à juste titre, la papauté a remarqué la prépondérance des querelles entre les deux ordres au détriment de leur vocation. Cette querelle entre Hospitaliers et Templiers renforce l'idée papale d'une inutilité de deux corps distincts ayant la même vocation spirituelle et le même lieu ; c'est pourquoi elle tente par tous les moyens d'avoir une mainmise sur l'ordre Templier mais en vain. En effet, Jacques de Molay avance à la papauté des arguments capitaux dans de cette Responsif (réponse). Ces derniers explicites reposent sur un passé prestigieux, n'ayant aucune ambition en Terre Sainte ce qui est contraire à sa vocation, et démontre la capacité financière et humaine de son ordre à survivre contre vents et marées. Jacques de Molay donne tous les arguments nécessaires aux parties adverses pour la condamnation. La papauté y voit une forme de gallicanisme, la royauté constate une félonie à l'égard de son suzerain en refusant d'engager bataille, d'obéir, de se soumettre au roi.

 

II. Statut de l'ordre :

 

1.Ordre monastique ou ordre canonial

 

La spécificité du langage est primordiale car elle permet de fonder la théorie. Or il y a une différence fondamentale entre le moine et le chanoine. En effet, les pratiques liturgiques sont différentes, par conséquent le vécu spirituel également ; aussi notre interprétation historique qui en découle peut elle être erronée.

La première règle ne nous éclaire pas : il n’y est pas inscrit le terme de moine, donc l'expression moine-soldat est une pure construction d'historiens. Au demeurant

la lecture d'un manuscrit ayant appartenu au chapitre des Templiers de Reims contient la règle de saint Augustin : le Praeceptum ce qui tend à confirmer que ce qui définit les templiers : ce sont des chanoines suivant les préceptes de vie de l'évêque d'Hippone Augustin que nous appelons faussement la règle de saint Augustin. En suivant ces préceptes de vie, les Templiers sont un ordo canonicus ou ordre canonique. En 388, lorsqu'Augustin rentre d'Italie pour Thagaste, il crée une communauté de laïcs sous le vocable de Servi Dei. Le Praeceptum de Reims nous livre quelques secrets comme l'exhortation spirituelle mais aussi un coutumier (calendrier, horaires des offices, repas) qui est d'usage chez les Templiers rémois.

Par conséquent, nos fameux moines-soldats templiers sont en partie des chanoines inscrits sur une liste appelée canon (règle en grec), ayant des préceptes de vie à suivre concernant la foi, la discipline religieuse et pour une autre partie des chevaliers nobles prononçant des vœux obéissant à cette règle. Les chevaliers et les sergents, ces derniers de rang inférieur, sont peu nombreux tant en Terre Sainte que dans le royaume de France. La mesnie qui l'entoure tend à valoriser les effectifs grâce à la présence au sein des préceptories de sainteurs et des serfs qui ne prononcent pas de vœux. Ces chanoines réguliers , comme " Gilbert le chanoine chapellain " de Provins, sont à la tête d'institutions appelées préceptories qui leur permettent d'avoir des revenus substantiels par le biais des prébendes. Récapitulons : chanoine régulier prêtre ou diacre ou sous-diacre, des chevaliers forcément nobles avec leur mesnie, et surtout des sergents non-nobles avec leur mesnie plus restreinte, des sainteurs et des serfs. Nous avons dressé le panorama idéal d'une preceptorie templière néanmoins à la lecture des archives templières, nous nous rendons compte de la diminution du personnel purement ecclésiastique au profit de personnels convers attachés à des immeubles et un espace territorial, sans formation. Or la piété, la vertu et l'ascèse sont les trois fondements de cette communauté de vie augustinienne obéissant au précepteur-prêtre.

 

III. La pratique liturgique :

 

Pour la période qui nous intéresse jusqu'en 1317, appréhender cette liturgie n'est pas chose aisée en l'absence de témoignages oraux et à cause de la rareté des documents conservés. L'existence d'ouvrages à finalité didactique concède à l'historien un espace encore vierge qui lui permet de reconstituer le vécu spirituel. Ces ouvrages sont de deux natures ; la règle, c’est-à-dire un texte normatif, ce qui n'est pas une preuve de la pratique, et les livres liturgiques qui eux, contrairement à la règle nous indique les manières d'appréhender le vécu spirituel qui est de l'ordre du sentiment. Notre objectif est de restituer afin de percevoir cette sensibilité religieuse.

 

1. La prière journalière

La desserte de l'office du divin est exercée dans un premier temps par des prêtres autres que ceux de la communauté, puis par ceux de la communauté qui ont le titre de chanoine prêtre. Eugène III accorde aux Templiers par une bulle appelée " Omne datum optimum ", le droit d'avoir des prêtres pour l'office divin dès 1145.

Reprenant une pratique des Juifs, les templiers observent la prière des Heures. Elle consiste en synaxes ou réunions quotidiennes ; un le matin puis à midi, une autre le soir pour achever sa journée. Dans les synaxes, le rituel est le même, c’est-à-dire des psaumes, des hymnes, des prières, des Notre Père dont " XIII pater noster por matines de Notre Dame, XIII fois por cele dou jor si li plaist ". Réciter treize Notre Père pour la Vierge Marie, et treize autres pour le Saint du Jour si la volonté ne lui manque sinon il peut les écouter celles de ses frères.

Selon son rang auquel on appartient à savoir, la sphère des chanoines ou la sphère des convers, le repas ne se déroule pas dans le même lieu, il y a deux pièces où réfectoires pour déjeuner puis souper, notons que ceux-ci se jouxtent.

Étant donné que c'est un ordre canonial, les Templiers suivent le cursus romain, en l'occurrence un office canonial à neuf leçons, six de jours et trois de nuit, cependant la règle permet de regrouper ces leçons afin de pouvoir vaquer aux tâches communes. Le chanoine prêtre dit une messe quotidienne, les Heures restantes sont réalisées par les chanoines-diacres ou sous-diacres si ceux-ci existent dans la préceptorie.

L'office du matin et du soir est quasi similaire à la différence que le soir est ajouté un hymne à la lumière hérité d'un usage juif. Ce dernier est de mise dans le patriarcat de Constantinope cela consiste en une prière au moment de l'illumination par le feu du cierge ou du candélabre. Le martyrologe de la fin du XIIIe nous délivre les manières " d'encenser, d'illuminer, la maison du temple ". Nous apprenons par l'intermédiaire de frère Robert la quantité de cierge nécessaire, la manière de les disposer pour les offices du soir et dominicaux. La liturgie de la lumière a une place essentielle, elle renvoie au passage des ténèbres à la vie, au Christ fils de Dieu venu délivrer le monde par sa mort et sa résurrection, cette liturgie donne à l'homme qui le respecte le salut christique. L'eulogie ou consécration de la lumière renvoie au caractère sacro-saint de l'élément qui génère et accompagne la vie selon la doctrine chrétienne médiévale. Ce martyrologe contient également les messes anniversaires des chanoines du Temple de Reims et du comte troyen Henri III le " XVI kalendas aprilis obit comes Henri III Trecensis " . Le fait de rendre grâce au comte Henri et Thibaut témoigne du respect des templiers à leurs bienfaiteurs mais aussi pour leurs confrères morts dans l'espérance du salut chrétien.

 

2. Le calendrier :

La vie religieuse des Templiers suit la vie du Christ : ce sont les moments cruciaux pour la communauté. Ils sont invités à entrer en procession dans " l'yglise " pour les fêtes de Pâques, de l'Ascension, de Pentecôte, d'Assomption, de Nativité de la Vierge, de la Toussaint, de Noël, de l'Épiphanie, de la Chandeleur et enfin des Rameaux.

La règle livre à l'historien une liste de trente-deux fêtes célébrées à partir de l'Avent, début de l'année liturgique puisqu'il précède la naissance du Christ. Les célébrations sont essentiellement axées sur le Christ, la Vierge Marie, et les apôtres. La présence de la fête de la Saint Martin le 11 novembre et de la sainte Catherine le 25 Novembre incline à penser à la forte présence de la ruralité dans les prières pour ces personnes qui dans les préceptories vivent essentiellement de cette terre nourricière, d'où ces actions de grâce en Occident.

Les jeûnes sont obligatoires pour les fêtes précitées : cette pratique est d'usage depuis le concile complémentaire du 30 mai 1134 sous l'égide d'Innocent II. Ces textes ont été ajoutés à la règle latine, ce qui prouve une fois de plus que la règle latine est plus ancienne que les règles en langue vernaculaire.

 

3. Spiritualité et chevalerie : paradoxe

 

Moine et soldat sont des termes antithétiques, leur sens en témoigne, cependant ils sont complémentaires si nous corrigeons le contenu. Comme il s'agit de chanoines vivants avec une règle, normalement ils ne peuvent combattre. À la lecture des chartes conservées aux Archives Nationales et des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, nous pensons que les chevaliers ne sont pas des chanoines templiers, mais des templiers convers. Ainsi grâce à leur statut, ces chevaliers et ces sergents convers peuvent pratiquer à leur convenance le maniement de l'arme et les obéissances liturgiques tout en n'étant pas dans une situation illégale.

Alors est-ce que le chevalier est un chanoine ? Le chevalier ayant prononcé ses vœux cohabite avec le chanoine régulier ayant également prononcé ses vœux, mais ils vivent séparément au sein des préceptories, ils ne mangent pas ensemble, lors des admissions des postulants templiers ils se concertent dans le corps auquel ils appartiennent, soit religieux soit militaire. Ces caractéristiques énoncées dans les règles témoignent d'un état du vécu, celui de cohabitation d'entités dans une vaste familia ou famille.

Dans cette vision de la société féodale, nous pourrions représenter les templiers de la manière suivante sous forme pyramidale à savoir le commandeur ou précepteur et le chanoine-prêtre le plus titrés, viennent ensuite les sergents et les chanoines-diacres, enfin les serfs et les chanoines-sousdiacre. Nous retrouvons la société tripartite pensée par Adalbéron de Laon qui au demeurant se trouve être une réalité sociale.

La règle explique le déroulement de messes spéciales "les queles sont apeles privées por ce que li frere chapelain et li prestre et li clerc les font privéement sans les autres freres ". Les divisions existent, elles sont notées d'une manière implicite aux différents paragraphes de la règle et dans le rituel de vie. Encore eut-il fallu remettre en cause le postulat selon lequel ces templiers sont des moines soldats. Ainsi le signifiant de chaque terme s'en trouve cohérent avec l'esprit de la société féodale. Par conséquent, les taches dévolues à chaque entité se trouvent épanouies.

 

Conclusion :

 

L'idéal chevaleresque récupéré par l'Église s'affirme et représente un danger pour cette dernière. C'est la raison pour laquelle l'Église trouve un allié de circonstance en la personne du Roi de France. Ce dernier, quoique affaibli au regard des finances royales, renaît politiquement à travers une affirmation de l'autorité monarchique. Mettre fin à une structure interne, que sont les Templiers en quête d'autonomie, qui plus est représentent un énorme patrimoine financier, voilà la véritable motivation. Par ailleurs l'entreprise gallicane laisse présager une fin à plus ou moins long terme puisque Rome dirige et impose. Ainsi l'alliance du prince-Roi et de l'Église apostolique et romaine converge en ce sens : mettre fin à une structure autonome au sein de l'Église et du royaume et surtout accaparer les richesses des Templiers à un moment donné où le trésor royal est au plus bas. Alors quoi de plus merveilleux que de les éliminer sur leur terrain, c’est-à-dire celui de la spiritualité, de manière à réintroduire puis affirmer mais surtout dissuader toutes velléités spirituelles autres que celles émanant de papauté romaine. À cela s'ajoute une crise de recrutement de personnels diacres ou prêtres ce qui tend à rendre caduque et inconsistant cet ordre Templier.

Réintroduire la puissance de l'Église contestée en Europe et du Roi contesté par ses vassaux et les communautés urbaines, affirmer la présence du pouvoir intraitable et hégémonique dans une société où les rapports de force sont nombreux et surtout dissuader les phénomènes de déviances structurels qui ne sont pas apostoliques mais aussi l'attitude naissante gallicane de l'Église française y compris des communautés urbaines ; tel sont les desseins politiques des chancelleries royales et papales. Cette somptueuse diplomatie culmine à partir du moment où le Roi s'attire les sympathies de ses ouailles pour jeter l'opprobre sur une communauté riche.

Cependant est-ce que l'Église dans son schéma organisationnel répond aux besoins spirituels ? Est-elle à l'écoute de ses ouailles ? Là est l'enjeu de la social et politique qui, nous le savons à posteriori, n'est pas pris en considération.


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