La salle basse du château (1)

Jacky  PROVENCE.

 

La salle dite "des gardes" est inscrite à l’Inventaire des Monuments Historiques. Elle est l'un des témoins phares de l'ancien château des comtes de Bar. Son aspect "souterrain" a depuis longtemps nourri l'imagination de nombreux Barséquanais. L'un des premiers fut sans aucun doute Lucien COUTANT, premier à nous la décrire.

Quand cette salle fut-elle redécouverte ?

Lucien COUTANT, dans un article de l'Almanach de Bar-Sur-Seine de 1848, («le château des comtes de Bar-Sur-Seine », p.176-181) ne fait allusion à aucune salle. Si elle fût connue, il n'aurait pas manqué de l'évoquer.

La salle apparaît quatre ans plus tard, dans un récit romancé de l'Almanach de Bar-Sur-Seine de 1852 («une nuit de noces », p.68-74). Cet article évoque la prise de Bar-Sur-Seine par le sire de Praslin en avril 1591. Le maréchal, d'après COUTANT, venait de s'emparer du château. Il poursuit son récit ainsi : Le maréchal fit assembler ses officiers, et les conduisant à travers de vastes galeries souterraines, pénétra dans une grande salle carrée voûtée en ogive et n'ayant d'autre ouverture que la porte y donnant entrée. Une lampe pendue à la clé de voûte éclairait seule cette sombre demeure (... ). C'était la salle des délibérations secrètes. Un jeune officier ligueur, tandis que ses compagnons se font massacrer, aurait décidé de trahir pour avoir la vie sauve. Et traversant les mêmes galeries souterraines (...), l'officier pénétra dans un petit cachot carré et, frappant une large dalle du pied : « Faites lever ceci, monseigneur, et dans un instant vous serez au milieu de la ville... ». On leva la dalle et un bel escalier de pierre s'offrit à la vue du maréchal. « - Où conduit cette galerie ? demanda ce dernier. - Dans le couvent de la Trinité, monseigneur ».

Tous les ingrédients étaient en place, ils allaient nourrir l'imaginaire collectif des Barséquanais pendant plus d'un demi-siècle, entretenir le secret et le mystère de la salle.

Lucien COUTANT, revient sur la découverte et la description de cette salle dans 1’Histoire de la ville et de l'ancien comté de Bar-Sur-Seine" (tome II, p.294) : « Tout récemment, dans la vigne qui occupe le plateau du château, a été découvert un souterrain qui formait une vaste pièce carrée, n'ayant d'autre issue qu'une seule ouverture ; elle communique à un corridor dont les éboulements n'ont pas permis de juger de l'étendue ni des dispositions. M. Gayot, de Bar-Sur-Seine, en avait commencé le déblaiement qui fut abandonné. Cette pièce n'était-elle pas la salle des délibérations secrètes ? Peut-être était-elle le lieu de détention des prisonniers de distinction.

Elle est voûtée en ogive et reçoit des quatre angles des nervures prismatiques ; la hauteur sous clef est de six mètres environ. Au milieu de la voûte se voit encore un anneau qui a dû servir à soutenir une lampe. Ce souterrain, entièrement recouvert aujourd'hui, paraît une construction du XIIIe siècle, époque à laquelle Milon IV fit construire la Tour du Lion ».

Ainsi la découverte de la salle semble avoir été faite entre 1848 et 1852. COUTANT n'y trouve qu'une seule porte mais elle est bloquée par des éboulements. Aussi la découverte dut se faire par l'actuel conduit de cheminée.

Alphonse ROSEROT dans le Dictionnaire Historique de la Champagne Méridionale des origines à 1790  (Langres, 1942, tome I, p.130-131) fait une description plus complète de la salle, qu'il appelle Salle du donjon : « mur épais de 2 m. 50. Plan à peu près carré, 5 m. 20, de l'est à l'ouest, et 5 m. 30, du sud au nord. Voûte haute de 5 m. 30, construite sur ogive et sans formerets. Porte primitive, au nord large de 1 m. 30., haute de 1 m. 70, le linteau soutenu par deux mordillons. De cette porte on descendait dans la salle par un escalier ».

S'agit-il de la chambre aux écuyers sise au pied du donjon que signale ROSEROT et dont il est question dans des comptes des dépenses faites pour des réparations en 1424 ? (A.D. Côte d'Or, B 3019, 2e compte).

En 1942, la porte sud, par laquelle on pénètre dans la salle actuellement, est donc percée. Il semblerait qu'elle eût été créée entre les années 1860 et le début du XXe siècle. Dans le même temps a du être percé le mur ouest de la salle. Y cherchait-on un éventuel souterrain ? Le terrassier s'étant heurté à la roche aurait cessé la prospection. On aurait alors remonté le mur ouest et maçonné l'ouverture actuelle donnant sur la galerie creusée et remblayée de gravats et de pierrailles. La nature des pierres et leur taille montre en effet qu'elles ne sont pas d'origine et qu'elles sont bien postérieures au reste de l'appareillage. Le conduit de cheminée semble aussi avoir été repris. La partie supérieure a été remontée en briques comme l'ouverture donnant sur la salle.

 

La voûte est sur croisée d'ogives. L'ogive est un arc diagonal de renfort tendu sous une voûte pour faciliter sa construction et augmenter sa résistance. On a abusivement utilisé ce terme pour nommer une arcade formée de deux arcs qui se croisent en formant un angle aigu, c'est à dire une croisée de deux arcs brisés. La croisée d'ogives de la salle du château est réalisée avec deux arcs en plein cintre. La croisée d'ogives est une véritable armature qui supporte les voûtains. Pendant le temps de la prise des mortiers, elle permettait les tassements et les déformations auxquelles les constructions pouvaient être soumises. La structure dirige les poussées vers des points précis, les chapiteaux, qui se trouvent à chaque coin de la salle. Les chapiteaux reçoivent la retombée de chaque branche d'ogive. Les angles de la salle ne se terminent pas à angle droit mais ils sont arrondis vers l'intérieur, c'est à dire renforcés d'un appareillage cylindrique sans être de véritables colonnes engagées. Ils supportent les chapiteaux.

ROSEROT remarquait l'absence de formerets. En effet ils sont inutiles. L'arc formeret est destiné à recevoir la retombée d'une voûte à son intersection avec un mur vertical. Il dirige les poussées de la voûte vers des chapiteaux. Ainsi le mur n'est plus indispensable ; il peut être percé de baies ou de grandes fenêtres. Or la salle n'a pas été conçue pour être percée de fenêtres, c'est une salle basse, en partie en sous-sol. Aussi aucun allégement des murs n'est nécessaire, ces derniers ont une épaisseur d'au moins deux mètres cinquante et prennent appui directement sur la roche.

La structure est solide. A Bar-Sur-Seine, la voûte a résisté à l'effondrement de la tour et courtines qui devaient la surmonter et supporte près de trois mètres vingt de décombres ou remblais.

 

La voûte d'ogive est une innovation technique de l'époque romane. On la trouve dès le XIe siècle en Italie du  Nord et dans le domaine anglo-normand. Le premier grand exemple est la cathédrale de Durham, en Angleterre. En Champagne méridionale, les voûtes d'ogives au XIIe siècle sont rares. L'hémicycle d'Isle-Aumont présente deux bandeaux plats, sortes « d'ogives-ancêtres » qui semblent remplir un objectif ornemental tout en renforçant le cul-de-four. C'est à la fin de XIIe et au début du XIIIe siècle, période de transition entre le style roman et le style gothique, que la voûte d'ogive fait réellement sont apparition en Champagne méridionale. A cette époque, les voûtes sont bombées et les ogives ne sont encore que de "gros boudins" ou des bandes plates. Ce n'est qu'au cours du XIIIe siècle que l'ogive devient un élément ornemental harmonieux et gracieux, avec pour exemple local l'église de Mussy-Sur-Seine. Mais nous n'avons ici que des références religieuses grâce à la précieuse étude de Marguerite BEAU ( Essai sur l'architecture religieuse de la Champagne méridionale auboise hors Troyes, Troyes, La Renaissance, 1991). Les références civiles et militaires manquent et il est difficile d'apporter des éléments de comparaison locaux ou régionaux qui nous permettrait de dater précisément la réalisation de cette salle, avec voûte d’ogives aux nervures prismatiques et à la clef en croix ni grecque ni véritablement latine. COUTANT suggère qu'elle soit contemporaine de la Tour du Lion, bâtie sous le comte Milon IV. Ce dernier fut comte de Bar de 1189 à 1219. Le comte eut-il à sa disposition des techniciens et artisans capables de réaliser pour une salle basse une voûte d'ogives qui ne se retrouve pas dans les édifices religieux contemporains ? La Tour du Lion était-elle celle qui surmontait la salle basse ? A défaut de précisions manuscrites et de moyens de datation plus concrets, pour le moment, nous ne pouvons donc qu'affirmer que cette salle est du XIIIe siècle sans plus de précision.

Roman ou Gothique ? Le XIIIe siècle est celui du premier âge gothique. La voûte d'ogives et l'arc brisé deviennent systématiques. D'autre part l'art roman ne s'associe pas forcément à l'arc en plein cintre, et c'est à cette époque que fut conçue la voûte d'ogives. Mais pour un édifice militaire, peut-on réellement trancher la question ? Le roman ou le Gothique sont, plus que des caractéristiques techniques, une expression de mentalités religieuses différentes. Les édifices militaires reprennent sans aucun doute les techniques utilisées dans l'architecture religieuse mais perdent le sentiment religieux. La voûte d'ogive est utilisée dans la salle basse pour ses qualités mécaniques et sa robustesse et non pour réaliser une armature, destinée à alléger les murs et obtenir une élévation. Ce qui expliquerait ici l'utilisation de l'arc en plein cintre pour les ogives plutôt que l'arc brisé, et l'absence de formerets.

 


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