La salle basse du château (2),

Jacky PROVENCE

 

 

Dans l'article précédent nous avions recherché des modèles concernant le type de nervures des ogives qui soutiennent la voûte de la salle basse du château. Dans notre enquête nous n'avions considéré que les édifices séculiers de la région. Or des exemples existent dans le domaine régulier et plus précisément cistercien. Ainsi les forges de l'abbaye de Fontenay possèdent le même type d'ogives. Plus près de nous, le «Porterie» de l'abbaye de Claivaux, bâtiment qui donne l'accès à l'intérieur des anciens bâtiments conventuels, présente des nervures  similaires : deux

 travées voûtées sur croisée d'ogives dont les nervures reposent sur des culots en forme de triangles renversés. Les nervures sont de section carrée mais largement chanfreinées sur les côtés. Elles sont séparées par deux larges arcs cintrés (G. Vilain, «Clairvaux Il et 111, Architecture et Histoire», La Vie En Champagne, n° 14, avril-juin 1998, p. 19a.). Ces voûtes tant des forges de Claivaux que de Fontenay sont datées de la fin du XIIe siècle. On les retrouve encore dans le logis abbatial de l'abbaye de Claivaux (Ibid. p.23), dans le bâtiment des convers de Longuay (Haute-Marne) et plus tardivement dans les tours d'entrée du château de Saint-Dizier (sans doute construites vers 1210-1220).

D'autres exemples existent à Bar-Sur-Aube. Jean-Claude Czmara en a photographié plusieurs dans des celliers, datés de la fin du XIIe siècle ou du début de Xllle siècle (Bar-Sur-Aube, ville souterraine, Bar-Sur-Aube, 1993, p. 15 et p.26-27). Plus loin, des celliers avec des voûtes ayant le même type de nervures se trouvent à Reims.

Ainsi, il ne serait pas abusif de dater la salle basse du château du début du XIIIe siècle et même avant le départ de Milon IV en croisade en 1219. Des précédents existent tout d'abord dans le domaine religieux, puis dans le domaine militaire. Le style gothique qui en est à ses débuts ne devait pas être tout à fait étranger à Milon IV. Il avait hérité de la seigneurie du Puiset et de la vicomté de Chartres où il partageait ensuite son temps avec Bar-Sur-Seine (M.Belotte, La région de Bar-Sur-Seine à la fin du Moyen Age, 1973, p.23). La cathédrale vit son achèvement en 1220, soit un an après le mort de Milon IV. Sans doute en avait-il fréquenté le chantier. Familier de Philippe Auguste, Milon IV accompagna le roi dans une expédition militaire en Normandie et participa au siège de Rouen en 1204. Il put sans doute se familiariser avec les modèles normands, premiers exemples de voûtes d'ogives sur le continent. Dans le même temps Philippe Auguste achevait la construction de nouvelles forteresses, dont le fameux Louvre (vers 1190-1202). De plus Michel Belotte nous a amicalement indiqué que le comte de Bar-Sur-Seine aurait eu un grand-oncle évêque de Durham, berceau de la voûte d'ogive. Cependant rien ne peut nous permettre d'affirmer qu'il a traversé la Manche. Lors de son pèlerinage en Terre Sainte en 1211, a-t-il visité les chantiers des grandes forteresses qui devaient protéger les États Latins d'Orient, dont le fameux krak des chevaliers ?

Ainsi le comte Milon IV ne semble plus se contenter de son ancien donjon quadrangulaire et veut-il imiter les plus grands, accroître d'une part les capacités défensives de sa demeure, symbole de sa puissance et d'autre part en augmenter les commodités afin de la rendre plus agréable.

La Salle Basse reste aujourd’hui le joyau du château, sans doute le dernier témoin de ce qu'il dût faire bâtir, et plus encore l'un derniers vestiges de cette époque dans la cité de Bar-Sur-Seine que certains persistent à qualifier de médiévale. Cependant, à l'époque, ce n'est qu'une modeste salle, sans ouvertures, en contrebas du reste du château. C'est une pièce aménagée dans les sous-sols, blottie dans les fondations, entre des murs qui peuvent mesurer deux mètres cinquante d'épaisseur. Il fallait descendre un escalier pour y accéder. Tous les édifices locaux qui utilisent le même type de voûte sont des communs, des annexes, des salles basses ou souterraines et non des pièces d'apparat ou de culte. Cette salle ne semble donc pas avoir été une chapelle souterraine comme certains l'ont avancé, pas plus qu'une prison pour prisonniers de marque ou une salle de délibérations secrètes. La réalité semble bien plus simple. La salle basse ne serait-elle pas un cellier dans lequel le seigneur pouvait entreposer ses réserves ? Par conséquent, le trou de cheminée ne serait-il donc pas un conduit de ventilation ? Seule une fouille permettrait de déterminer l'usage de cet orifice avec l'éventuelle découverte de traces de suie.

 

Malgré la destination somme toute modeste de la salle, certains aspects ont été soignés, même si nous pouvons trouver quelques maladresses ou imperfections dans leur réalisation. La croisée d'ogive a été l'objet de soins particuliers. Les nervures n'ont pas pour section un carré chanfreiné mais un rectangle chanfreiné. Chacune des cinq faces a une épaisseur de dix sept centimètres.

 

Les mesures que donne Roserot dans son Dictionnaire Historique de la Champagne méridionale des origines à 1790 (Langres, 1942, tome I, p.130-131) sont précises. Ce sont les mêmes que nous avons relevées et qui nous ont permis de dresser le plan. Ainsi la salle est presque carrée, cinq mètres trente pour les côtés Ouest et Est, cinq mètres vingt pour les côtés Nord et Sud. Ceci a peut-être pour conséquence une différence dans le nombre de claveaux qui composent les bras des ogives. En effet, les deux bras au Nord comportent vingt quatre claveaux contre vingt trois pour les bras au Sud. Les claveaux sont de moins en moins épais au fur et à mesure que les bras d'ogives s'élèvent et s'approchent de la clef de voûte. Cette dernière est taillée en croix avec des bras de différentes longueurs. Chaque bras d’ogive repose sur un chapiteau ou culot relativement massif, comparé à ceux de la toute proche et presque contemporaine chapelle d'Avaleur (construite vers 1220). Mais chacun a été aussi soigné, même s'ils ne sont pas totalement identiques. Ils sont composés de deux morceaux principaux, une partie inférieure arrondie et à facettes, une partie supérieure évasée aussi à facettes. Le contact entre les deux morceaux n'est pas parfait. Il a nécessité un calage plus ou moins important, très épais à l'angle sud-ouest et presque inexistant à l'angle sud-est. La partie inférieure est sans doute celle qui a le plus posé de problèmes au tailleur ; très proéminent à l'angle nord-est, il est beaucoup plus modeste à l'angle sud-est. On sent que le tailleur a cherché à réaliser un modèle sans parvenir à le reproduire de façon exacte. Mais d'ailleurs avait-on recherché la perfection pour ce qui ne devait être qu'un cellier ou tout au moins l'une des salles les plus modestes des bâtiments construits pour Milon IV ?

 


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Le château des Comtes de Bar-sur-Seine