Acte de Milon IV de 1218

Abel Lamauvinière

 

 

Présentation du document :

            Lieu de conservation : Archives départementales de l'Aube, série G cote 2592.

            Manuscrit original ayant pour support un vélin de 9,5 sur 18 cm avec dans sa partie inférieure l'emplacement d'un orifice permettant d'y apposer un sceau afin d'authentifier l'acte et de le légaliser. Le sceau est manquant. Acte daté de 1218.

 

Texte :

[1] Ego, Milo comes Barri Supra Secanam, notum facio presentibus et futuris, quod ego pro remedio anime mee [2] et animarum antecessorum meorum donavi ecclesie beati Petri Trecensis usuarium in lapicidina mea de Acri Monte [3] ad incidendos y extrahendos lapides in ea, quoscumque voluerint pro fabrica predicte ecclesie quouscumque ipsam [4] fabricam fieri et perfici continguat ; quam donationem Helylenidis, comitissa uxor mea et Galcherus, filius meus, karissimus [5] benigne laudaverunt, cupientes ejusdem elemosine fieri, participes et consortes. In cujus [6] rei testimonium, presentes litteras fieri et sigilli mei feci appensione muniri. Actum anno [7] domini millesimo ducentesimo octavo decimo mense martio.                                 

 

Pourquoi un tel acte dans un tel endroit ?

            Afin de comprendre l'acte nous nous devons de définir le terme fabrique. Il y a deux sens, le premier indique un fonds et/ou des revenus destinés à construire et entretenir un édifice religieux chrétien dès le XVe siècle. Le deuxième sens évoque la gestion matérielle d'une paroisse réalisée par le conseil de fabrique ; ce dernier dispose de places réservées dans le chœur au moment de l'office divin. En ce qui concerne l'acte il s'agit du sens premier ; c'est-à-dire l'ensemble des actes ayant trait à la construction de l'édifice à savoir la cathédrale.

            La fabrique de la cathédrale est conservée en partie aux Archives départementales de l'Aube dans la série G et pour une autre partie conservée à la Bibliothèque Nationale dans les manuscrits latins aux cotes 9111 à 9113. Alors il n'est pas interdit pour les plus curieux de flâner dans ces lieux pour retrouver un acte qui émanerait des comtes de Bar-sur-Seine. Régulièrement le chapitre de la cathédrale de Troyes tient à jour ses actes afin de mieux les transmettre aux générations suivantes c'est la raison pour laquelle ces chanoines copistes ont à cœur cette tache de conservation.

            Le hasard fait que nous avons de la chance de détenir cet acte en effet les comptes de la fabrique antérieurs à 1789 ont connu les avatars de la Révolution Française. Lors de la nationalisation des biens du clergé bon nombre d'actes ont étés détruits voire perdus ou encore vendus. La chance, que nous avons de pouvoir profiter de cet acte, nous la devons à un homme : Guizot, alors ministre, qui par sa volonté du 30 octobre 1830, autorise la vente de 113 kg de parchemins et permet aux archives de conserver ces actes cotés dans la série G.

            Les personnes en présence dans cet acte sont d'une part Milo ou Milon, comte de Bar-sur-Seine de 1189 à 1219, qui meurt une année après l'acte en croisade en 1219 au siège de Damiette. Nous retrouvons sa chère épouse qui répond au doux prénom latin Helylenidis ou encore Hélissendre mais surtout son fils Galcherus  ou Gaucher qui meurt également au siège de Damiette.

 

Traduction :

            Moi Milon Comte de Bar sur Seine  fait savoir pour le présent et pour le futur que j'ai fait don pour le secours de mon âme et de celle des défunts de ma famille à l'église Saint-Pierre de Troyes du droit de recherche et d'extraire des pierres dans la carrière du Mont Acre, aussi longtemps qu'on le voudra pour la construction de la dite église et tant que jugera la nécessité d'en extraire pour achever la construction. Cette donation a reçu l'approbation de la comtesse Hélissendre, mon épouse bien aimée, et de mon fils Gaucher, désireux de participer eux aussi et d'apporter leur aide à l'élévation de ce monument. Attestant ce don, le présent document et l'apposition de mon sceau. Fait l'an 1200 du seigneur, le 18 du mois de Mars.

 

Interprétation :

            Plusieurs aspects et lectures peuvent être effectués à partir de ce document, tout dépend de l'angle d'analyse et de la portée que l'on souhaite donner à cet acte.

            Il est important de valoriser l'acte dans sa dimension familiale à savoir que le comte ne s'inscrit pas dans une démarche individuelle mais collective où les vivants et les morts ont une place importante. La volonté de s'inscrire dans le temps se manifeste au cours de l'acte permettant au donateur de s'enquérir de la grâce de Dieu. Cette idée n'est pas saugrenue car Milon comte de Bar-sur-Seine et son fils préparent leur croisade et cette préparation passe par des prédispositions spirituelles qui visent à se faire pardonner d'un certain nombre de péchés commis sur Terre. Il est essentiel de cerner ce pardon, en effet il faut savoir que la démarche de croisade octroie d'office le pardon des fautes commises sur  terre au croisé. Alors pour quelles raisons Milon donne-t-il l'utilisation de cette carrière ? Avant toute chose, il faut souligner qu’il lègue ce bien pour le secours de son âme, montrant ainsi le cheminement spirituel des croisés avant de partir en croisade. Il valorise par la même occasion cette grande oeuvre collective, qui vise à défendre le tombeau du Christ ; cette oeuvre qui consiste à lutter contre l'infidèle nécessitant au préalable une condition pure. Ainsi, être le chevalier qui défend l'honneur d'un tombeau bafoué se mérite aux yeux de Dieu, c’est ce qui explique en bonne partie ce geste.

            Ne faut-il pas observer dans cet acte le pouvoir détenu par l'Église sur la noblesse ? Il est évident qu'en canalisant la violence de la société féodale, l'Église souhaite mettre sous son joug la noblesse. La manière de procéder relève d'avantage d'une stratégie spirituel. C'est la raison pour laquelle l'Église joue sur les peurs, entre-autre sur celle du devenir du chevalier, la grande faucheuse est vécue tel un spectre délectable par certains car elle veille pour sonner le trépas à toute personne déviante.

            La difficulté essentielle de l'acte, sur laquelle nous nous sommes heurtés, réside dans la localisation de la carrière. Acri Monte  est une colline dénommée Acri ou Acre que nous situons sur l'axe Bar-sur-Seine à Troyes ; nous supposons qu'il s'agit d'un lieu situé à l'entrée du village de Bourguignons.

            L'analyse visuelle de la pédologie nous permet d'affirmer que nous sommes en présence d'un calcaire jurassique de l'ère secondaire. La capacité de compression est très élevée, endurant par voie de conséquence une élévation gothique et justifiant cette utilisation.

            Il est vrai que cette carrière n'a jusqu'à l'heure jamais été étudiée et pourtant elle se révèle être précieuse. En effet, de cette localisation nous pouvons affirmer qu'il y a une rupture dans la construction des bâtiments, quels qu'ils soient. Le seigneur s'offre davantage des matériaux durs et qui ne brûlent pas. Face aux hordes sauvages, cette évolution dans les matériaux a une conséquence architecturale et défensive, rendue impérieuse. Ainsi les seigneurs délaissent le bois qui est monnaie courante dans les palissades et les fortifications primitives châtelaines à butte féodal, pour un matériau moins vulnérable ; la pierre. Relevons que le passage du bois à la pierre n’obéit pas une règle très précise. Ainsi, ce passage varie selon divers critères que se soient les régions, ou bien le degré civilisationel, ou encore la richesse des personnes, ou bien la position stratégique du site concerné. Au demeurant, la mutation n'est pas aussi franche que nous souhaiterions, les deux matériaux existent en parallèle, le bois laissant place progressivement à la pierre de taille.

            Par le biais de ce document, nous devinons l'arrivée d'une cohorte de moyens techniques et d'artisans qui s'y rattachent. La maîtrise des savoirs assez fins qu’ils soient tailleurs de pierre, ou encore aiguiseurs de lames, ou alors transporteurs, paraît avoir son importance. Toutefois, notre raisonnement échoppe sur la connaissance du moyen de transport utilisé. Il semble que l'utilisation simultanée de la voie terrestre, pour les petits blocs, et la voie fluviale pour les blocs plus volumineux, ait été de mise, facilitant ainsi l'acheminement, étant donné que la voie d'eau est navigable jusqu'à la préfecture actuelle ; c'est-à-dire au pied de la cathédrale. De ce fait, le marché de la pierre, et la localisation et l'utilisation, qui a été faite de cette carrière, ne relèvent pas d'un hasard mais d'un choix partagé si ce n'est d'un souhait du clergé troyen.

            Par ailleurs, ce qui vient corroborer cette thèse, c'est le fait que nous avons trouvé dans un collectaire, écrit avant 1240 intitulé " Collectarium ad usum Eclesiae Trecensis "  et conservé à la Bibliothèque municipale de Troyes (ms. 838) une certaine dévotion aux princes Barséquanais du fait de leur don effectué. Dans ce livre de prières en langue latine et vernaculaire utilisé lors des cérémonies troyennes à la cathédrale, il est recommandé au lecteur et aux chanoines de la cathédrale d'honorer les bienfaiteurs " dites pater noster pour tous les confrères et les bienfaiteurs de cette eglise (...) le comte milon de bar "un certain nombre de " notre père " (f°9 v° et 10 r°).

            Enfin, s'il nous était permis d'utiliser la science développée par l'université de Reims et notamment l'une d'entre-elles la parasitologie, ou science qui consiste à étudier les parasites dans les moellons des bâtiments, il serait possible d’affiner notre raisonnement. Grâce à ce moyen scientifique, il est permis de dater une élévation en fonction des parasites contenus dans le mortier utilisé par les constructeurs. De telle sorte que nous pourrions affirmer qu'une partie des soubassements de l'église Saint-Étienne mais également la commanderie d'Avaleur et surtout la cathédrale de Troyes a une origine : le calcaire de Bourguignons, celui qui n'a pas de frontières, se trouvant dans la limite nord du duché de Bourgogne et dans la limite sud du comté de Champagne.

 


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