L'essor des prieurés dans le Barséquanais 

fin XIIe-début XIIIe siècle

Abel Lamauvinière

Lorsque nous cheminons à la rencontre de vestiges architecturaux nous sommes amenés parfois à rencontrer des prieurés. À Troyes, le prieuré de Saint-Quentin a été le plus important à l'époque médiévale mais ce qui interpelle c'est la multiplication de ces prieurés au sud du diocèse de Troyes au contact avec l'évêché de Langres. Au préalable il est nécessaire de définir le rôle et la fonction du prieuré ainsi que les personnes qui l'occupent. À l’origine, les prieurés sont des établissements religieux qui dépendent des abbayes et dans lesquels des religieux mènent la vie conventuelle et régulière sous la dépendance d'un supérieur appelé prieur. C'est un établissement monastique non autonome composé de quelques moines détachés pour assurer l'exploitation d'une terre appartenant au temporel de ce monastère.

Le supérieur spirituel est appelé pressureuses ; ce qui signifie préposé ou bien encore prévôt plus rarement prieur ce qui signifie premier. Ce titre confère une autorité mais également une responsabilité liée à la tache qui consiste à gérer le temporel qu'il a sous sa responsabilité. Dans un contexte de Réforme Grégorienne, les abbayes accroissent leur rôle au détriment du pouvoir épiscopal dont elles s'émancipent. L'implantation des prieurés révèle alors une haute stratégie de la part des abbés, celle de s'implanter dans un diocèse autre que celui de l'abbaye-mère mais également s'implanter à l'endroit ou le pouvoir s'exerce c’est-à-dire la ville mais aussi les régions de frontières. Ainsi la région Barséquanaise se révèle être une zone propice entre les diocèses de Troyes et de Langres pour l'établissement de prieurés. L'un d'entre eux mérite plus particulièrement notre attention celui de Fouchères, à sa forme défensive imposante, à son architecture spécifique, nous sommes amenés à nous poser la question pour quelles raisons un tel bâtiment a été élaboré sur ce lieu ?

Parfois le souvenir de tel ou tel prieuré se fait jour lorsqu'on interpelle les habitants d'une commune sans trop savoir où ce dernier se situe exactement, c'est la raison pour laquelle nous vous proposons de développer une recherche sur ces vestiges d'un jour, d'un autre temps où l'architecture confère à l'espace un sens donné symbolique où le pouvoir et la foi se croisent pour donner corps à une volonté abbatiale. À cela s'ajoute un contexte féodal qui se traduit par une omniprésence du comte de Bar-sur-Seine, du comte de Champagne, dans une moindre mesure du duc de Bourgogne et du comte de Brienne. Ceux-ci participent activement aux décisions religieuses, c'est la raison pour laquelle les abbés composent avec ces derniers afin de s'établir. Cependant la multiplicité des combinaisons rend la tâche ardue à l'historien, celle-ci se révèle être plus complexe lorsque les sources sont dispersées. Au demeurant il est capital d'appréhender la nature initiale du contrat d'établissement du prieuré pour interpréter les vestiges, tel a été notre défi.

Cette difficulté est renforcée par l'évolution juridique et religieuse de ces prieurés dans le temps. Dans un premier temps où la ferveur monastique est grande, les règles primitives sont observées, celles-ci sont à l'image de l'abbaye-mère ce sont des prieurés conventuels. Puis vers le milieu du XIIIe siècle, nombreux sont les prieurés par manque de religieux tombent en désuétude, c’est alors qu’ils mutent pour devenir un prieuré simple, lequel est dirigé par un moine ou un ecclésiastique. Il peut arriver, mais de manière plus rare, qu’un laïque dirige ce prieuré, il en perçoit alors les revenus et fait célébrer les charges spirituelles par un ecclésiastique.

Quels sont les prieurés que nous rencontrons dans l'espace Barséquanais et avec quels moyens se développent-ils ? Nous vous proposons d'appréhender cet essor religieux en saisissant les volontés qui stimulent le développement de ces entités religieuses. De ce terreau fertile, il nous sera permis de passer en revue les divers prieurés qui composent la contrée Barséquanaise. Notre réflexion s'achèvera par l'étude d'une spécificité en l'occurrence le prieuré de Fouchères.

 

 

Les prieurés lieux d'enjeu du pouvoir local :

 

 

L'implantation des tous premiers prieurés dans la contrée relève de la volonté monastique. À la tête de ces volontés l'abbé qui par son autorité que lui confère son titre est amené à développer, son rayonnement économique mais également sa pugnacité à évangéliser les contrées les plus reculées.

Sans conteste le plus rigoureux et opiniâtre dans ce rôle est Robert, moine bénédictin installé dans la forêt de Molesme pour vivre son vœu ; celui de vivre sa foi loin de toutes contingences matérielles et humaines que véhicule la société féodale. C'est pourquoi la forêt de Molesme est un site privilégié, non loin d'un cours d'eau, la présence de matériaux tels que le bois à profusion, ou bien de pierres calcaires de Bourgogne de bonne qualité, semble guider l’homme pour faire un coin de paradis. Oublier toute présence humaine, tout en étant proche de voies de communication, telle est la volonté de cet homme. L'installation se réalise dans les années 1075 sur une terre féodale appartenant au duc de Bourgogne.

L'établissement se veut être une réaction à un ordre, qui vit dans l'opulence ayant perdu le message originel celui de la pauvreté. C'est l'abbaye de Cluny qui est visée à l'extrémité Sud du duché de Bourgogne. Retrouver la voie de Dieu par la pureté de sa condition, par son dénuement, par le don de soi tels sont les préceptes de vie des quelques compagnons qui s'installent dans ce lieu perdu. L'engouement est tel qu'il est à l'origine de quatre filles illustres disséminées aux quatre points cardinaux. Ainsi trouve-t-on au sud l'abbaye de La Ferté sur Grosne en 1113 dans le diocèse de Chalon. Au Nord, l'abbaye de Pontigny est fondée en 1114 dans le diocèse d'Auxerre. À l'Est, l'abbaye de Clairvaux est instituée en 1115 dans le diocèse de Langres. Quant à l'abbaye de Morimond, elle est créée en 1115 dans le diocèse de Langres, à l'extrémité Nord-Est du diocèse. Force est de constater une maîtrise de l'espace diocésain autour de l’abbaye mère. La maîtrise de l'espace est une donnée incontournable, c'est pourquoi ce constat nous apparaît précieux dans le cadre d'un changement d'échelle en raisonnant en termes d'espace prieural.

Nous assistons à une renaissance chrétienne et à une reconquête intérieure des terres incultes où se mélangent encore le paganisme et quelques rites chrétiens. De ces lieux vont émerger des prieurés, des chapelles, sources de rayonnement indiscutable propices à une évangélisation totale. La filialité entre Molesme et Clairvaux n'échappe pas à Pierre de la Celle contemporain de cette évangélisation nouvelle au XIIe siècle, puisqu'il l'évoque dans une superbe métaphore : " gallina illa, plena plumis et bene pennata, quot et quales de utero suo foetus produxit, dum ex se collegium Cisterciense originario germine pullulavit " .

Des hommes de la noblesse féodale tel, Étienne Harding, ou localement Engelbert de Brienne, fils de Gautier Ier comte de Brienne se dépouillent de toutes leurs richesses armes, pour vivre dans l'austérité leur foi afin d'atteindre la Jérusalem Céleste. Ce jeune noble chevalier Engelbert entre en vocation et se dépouille de sa condition noble pour être clerc entre les années 1072 et 1076. Il laisse sa part sur le comté à ses frères le premier devient comte de Brienne sous le vocable d'Hengelbert 1er, le second Miles II est institué comte Bar-sur-Seine. La famille de Brienne règne sur deux contrées distinctes mais au demeurant complémentaires constituant ainsi un réseau à plus ou moins long terme de solidarités.

En 1173, le comte Hugues de Bar-sur-Seine et sa femme Pétronille donnent la vigne dedigno cane au finage des Ricey à Saint-Pierre-le-Vif de Sens au profit du prieuré sis dans la localité. À la lecture de l'acte, nous observons le fait que la donation est partielle, en effet le comte se réserve un denier de cens et la justice. Parmi les témoins notons la présence d'un certain Gunibert de Ricey, notaire du comte de Bar-sur-Seine.

En 1176, l'évêque de Langres, Gautier de Bourgogne, fait connaître que le prieuré émanant de Saint-Pierre-le-Vif situé à Ricey (Bas), qui est juste à côté, est greffé de dettes, qu'au demeurant l'abbé accorde ce prieuré avec toutes ses dépendances, terres, prés, vignes et revenus dans l'église de Ricey à Hugues de Bar, clerc pour sa vie durant. Bien entendu à la mort de la personne, l'abbaye reprend ses biens. En octroyant la gestion du temporel à une personne de qualité locale, le supérieur vise à augmenter les revenus, à conserver cette portion de terre où peu de moine semble enclin à demeurer. Remarquons le fait que l'abbaye n'abandonne pas les cinq soles de rente payées par l'abbaye de Molesme au profit du comte de Bar-sur-Seine. À travers cette lecture de droits croisés, nous avons le cas d'un seigneur, en l'occurrence le comte qui donne la totalité des biens fonciers mais se réserve des obligations en fief, c'est la raison pour laquelle nous pouvons dire qu'il s'agit d'un prieuré tenu en fief. Cette donation partielle affecte le temporel de l'abbaye qui se trouve limitée dans ses prérogatives spirituelles.

Toujours pour ce prieuré en 1216 Milon abandonne ses droits sur la dîme et le charroi. Par ailleurs, un certain Robert de Bertignolles donne l'alleu qu'il avait à Ricey. Également, Anséric donne un moulin, un pré et le droit d'usage dans ses bois. Ainsi le prieuré est à la fois en fief pour la partie comtale Barséquanaise et alleudiale pour la partie émanant de Robert. La complexité juridique de possession du sol témoigne des intérêts financiers que les personnes peuvent en tirer. D'une part, nous avons des terres sur ce prieuré dont le seigneur demeure le comte Bar et l'exploitant à perpétuité l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif, et d'autre part nous avons des terres régies par le prieur et l'abbé en pleine indépendance. La tentation est grande de faire oublier les droits au moment des successions comtales sur la partie en fief afin de jouir pleinement de son autorité.

Force est de constater l'élan de donations émanant des seigneurs petits et grands. Cette impulsion n'est pas anodine puisqu'elle est suscitée dès 1083 par l'évêque Renard de Langres. Dans un contexte de Réforme Grégorienne, il autorise les vassaux et les clercs à se dépouiller des églises dont ils jouissent et des fiefs qu'ils tiennent de lui, en faveur de ce monastère de Molesme. Outre la reconnaissance officielle, il contribue à dynamiser l'essor territorial de cette abbaye.

 

Prenons l'exemple de Merrey, la paroisse est source de richesses tenues par les seigneurs laïques à un tels point que ces revenus restent indivisibles et propriétés des aînés successifs. Cela rend la démarche historienne complexe, mais pas impossible il faut rétablir les liens de filialité, repérer les chartes ayant trait aux droits, mais aussi les successions tout en ayant à l'esprit que ce schéma classique peut être altéré par des querelles féodales.

Lors de la fondation du prieuré de Merrey entre 1076 1089, Gautier Ier comte de Bar et de Brienne, fait aumône de sa justice et du droit d'hôtise de l'aître de Merrey, ses chevaliers Hugues de Vendeuvre, Jobert de Bar, Séguin et Arséri se réunirent pour donner l'église et ses dépendances (en tant que bâtiment seulement) et l’aître. Mais ils se réservent pour Séguin le tiers de la dîme, Arséri l'autre tiers ainsi que le pré attenant, Jobert le dernier tiers. C'est la raison pour laquelle il est impérieux de distinguer la propriété immobilière et en quelque sorte la propriété fiscale. Pour cette dernière, cela relève du fief c'est la raison pour laquelle les seigneurs y sont attachés puisque cela représente une sécurité financière sur l'avenir et un pouvoir sur le spirituel.

D'une manière générale, nous remarquons que l'essentiel consiste à déterminer autant que possible la nature de la propriété fiscale. Lorsqu'il s'agit d'alleux, le prieuré confère à l'intérieur de l'espace comtale, lui-même constitué de fiefs, des enclaves au pouvoir du comte. Par voie de conséquence, il y a prééminence du religieux sur le pouvoir laïque. Au demeurant il ne faut pas négliger qu'une terre alleudiale parmi d'autres terres en fief suscite également des convoitises, des rivalités entre abbayes.

 

 

Valeur des prieurés du Barséquanais :

 

 

Appréhender les prieurés n'est pas une chose aisée pour l'époque féodale et, pour cause, l'absence de sources pour ces établissements annexes est une donnée fréquente. La priorité de l'écrit est donnée à l'abbaye, nous la retrouvons essentiellement sous la forme de privilèges, d'échanges entre l'institution abbatiale et l'institution laïque de type seigneuriale. Au demeurant, une lecture attentive des actes laisse poindre quelques fois des idées à développer.

 

Pour comprendre le fonctionnement du pouvoir religieux dans une contrée, il est impérieux de déterminer la structure religieuse à laquelle il appartient. L’archidiaconé du Laçois mérite toute notre attention car il dispose de données intéressantes. Mais que revêt ce terme ? Nous devons ce terme aux limites primitives du pagus Laticensis, Lastsencis dont le symbole visible est le castellum Latisco. Ce château se trouve sur la montagne du village de Vix. L’archidiaconé comprend les paroisses de deux doyennés de Châtillon-sur-Seine et de Bar-sur-Seine. Le prieuré de Merrey en fait partie tandis que celui de Fouchères se trouve être exclu du doyenné par conséquent du diocèse. Ainsi nos investigations devront prendre en compte ces changements de diocèse.

L’archidiaconé du Laçois se confond avec les deux doyennés de Bar-sur-Seine et de Châtillon. La notion de doyenné et l'espace qu'il recouvre n'existe pas au début XIIe siècle, elle devient une réalité dans la seconde partie du XIIe siècle par l'intermédiaire d'Hugues de la Chaume. Cette structure nouvelle correspond à un besoin : celui d’évangéliser au prix d'un effort humain dans un espace étendu. La première mention de doyen est attestée en 1163 avec Hugues de la Chaume. Ainsi, c'est dans ce cadre structurel que vont se développer les prieurés dans le Barséquanais.

Une lecture charte par charte eut été fastidieuse et parfois lacunaire, ce que nous vous proposons, c'est de cerner la valeur ou bien encore la richesse de ces prieurés par l'entremise d'un guide qui passait de prieuré en prieuré. Bien entendu, le meilleur guide, que nous ayons trouvé, n'est autre que l'évêque qui, en prélevant des sommes sur ces prieurés, nous permet d'offrir un répertoire. À la lecture des différents pouillés nous remarquons qu'il existe treize prieurés dans le doyenné de Bar-sur-Seine

Ainsi en 1435, il est répertorié les différents prieurés ainsi que la valeur du droit de visite, nous en établissons la liste de la manière suivante à savoir les petits prieurés payant une somme inférieure à 100 livres :

-Le prieuré de Noex dépendant de l'abbaye de Molesme donne 20 livres.

-Le prieuré de Fralignes de l'ordre de Molesme dont la contribution s'élève à 30 livres.

-Le prieuré de Marie-de-Faux aux Riceys dépendant de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif de Sens donne 30 livres.

-Le prieuré de Couteron La Gloire Dieu de l'ordre de la Trinité de la Rédemption des Captifs contribue pour la somme de 35 livres.

-Le prieuré de la Trinité de Bar dépendant de Saint-Michel de Tonnerre, fondé avant 1068 donne 60 livres.

-Le prieuré de Jully dépendant de Moutier-Saint-Jean donne 60 livres

-Le prieuré d'Oze dépendant de Jully-aux-Nonnains et de Molesmes contribue à la hauteur de 60 livres.

-Le prieuré de Saint-Robert de Bertignolles dépendant de Molesmes donne 60 livres

-Le prieuré de Saint-Maurice de Cunfin dépendant de l'abbaye de Saint-Claude concourt à la valeur de 80 livres

-Le prieuré Saint-Pierre de Merrey de l'abbaye de Molesme donne quant à lui 100 livres.

En ce qui concerne le groupe le plus élevé nous remarquons l'existence :

-Le prieuré de Saint-Victor et de Saint-Gengou de Viviers dépendant de l'abbaye de Montieramey qui contribuent à la hauteur de 264 livres.

-Le prieuré de Saint-Georges de Vendeuvre dépendant de Cluny offre la somme rondelette de 400 livres.

 

D'une manière générale, nous observons une énorme hétérogénéité de richesses dans cette contrée, mais également nous observons une forte proportion de petits prieurés. En ce qui concerne ces derniers, ils sont amenés à disparaître en tant que prieuré et muter comme église succursale, il est vrai pour Fralignes en 1435, succursale de Magnant et Noé-les-Mallets en 1492 devenant succursale de Riceys. Au-delà du constat, nous devons nous demander si le maintien de ces entités n'est pas un des volontés de l'abbaye de valoriser l'espace symbolique dont elle dispose. Effectivement, la présence de ces prieurés témoigne de la volonté d'une abbaye d'animer son temporel de manière à accroître un profit croissant, mais hélas cette politique est tributaire de la compétence des abbés et de la technicité agraire dont ils disposent. Par ailleurs, il ne faut pas omettre d'étudier l'étendue du prieuré et la nature du sol pour comprendre ce déclin ou cet essor. Ainsi, nous sommes en droit de penser que les terres lourdes de Fralignes sont peu propices aux cultures mais avantageuses pour l'élevage. Or, l'élevage implique une diversité de production minimale de type céréalière pour subvenir suffisamment aux besoins des troupeaux.

 

Afin de maîtriser cette étude nous avons fait appel à un autre type de source, il s'agit d'un document de nature fiscale élaboré dans les chancelleries épiscopales. L'objet documentaire est un registre des visites de l'évêque de 1499, ce type de document révèle diverses données dignes d'intérêt. Tout d'abord il nous rend compte dans une moindre mesure du nombre de prieurés, des modalités de fonctionnement mais surtout de leur représentativité pour la partie située au nord du Laçois et au sud du diocèse de Troyes.

Il y a une évolution du statut du prieuré ce qui était valable au XIIe siècle, au moment d'une ferveur religieuse grandissante n'est plus valable à la fin du XVe siècle. Nous le constatons à la lecture du registre, en effet il ne reste plus que neuf prieurés à l'échelle du diocèse avec le statut de conventuel, c’est-à-dire dirigés par un moine. En ce qui concerne les prieurés, qui existaient au XIIe siècle, nombreux sont ceux tombés en commande tout en demeurant dans le giron de l'abbaye. Par contre, contrairement à l'esprit initial le prieuré tombe dans la main de l'évêque, l'émancipation obtenue au détriment de l'évêque au XIIe siècle tombe en désuétude au XIVe siècle. Ainsi, le pouvoir épiscopal renaît et s'affirme au XIIIe-XIVe siècle en atteste ce registre où l'évêque confirme son rôle de chef spirituel de son diocèse tant en matière séculière qu'en matière régulière d'où le droit de visite et de procuration. De la sorte qu’à la fin du Moyen Age, nous observons un revenu de 7000 livres. Le droit de visite et de procuration témoigne de la richesse du prieuré. Nous remarquons que des fortunes diverses, ainsi le prieuré de Chappes, de l'ordre de saint Benoît dépendant de l'abbaye de Montieramey, est un petit prieuré avec 300 livres de droit de visite, tandis que le même droit au prieuré d'Isle est plus élevé puisque le montant se chiffre à 2000 livres. Villemoyenne dispose d'un prieuré-cure, de l'ordre de saint Augustin, dont le revenu s'élève à 1000 livres, somme identiquement prélevée au prieuré de Lusigny dépendant de l'abbaye de Saint-Loup.

 

 

Le prieuré de Fouchères :

 

 

L'histoire du prieuré de Fouchères est étroitement liée au village de Rumilly puisque c'est la même institution bénédictine qui régit ces deux entités villageoises en l'occurrence l'abbaye de Molesme. Le cadre spatial est intéressant à de multiples égards, en premier lieu ces deux localités se trouvent aux franges méridionales du diocèse de Troyes et du comté de Champagne, de plus la distance entre ces deux entités semble peu élevée. Tout en sachant que c'est une institution bénédictine du diocèse voisin qui les régit ; celui de Langres. Cette région frontalière est soumise à des tensions résultant de la complexité des personnes qui la régissent.

Une fois de plus la volonté de maîtriser l'espace voisin de celui auquel on appartient apparaît dans ce cas de figure. Mais la question qui doit demeurer dans notre esprit est la suivante s'agit-il d'un fief ? Dans ce cas il y a des inconvénients pour l'abbaye à savoir que les droits fiscaux des vassaux du comte perdurent ce qui entrave l'épanouissement de l'institution. Ou bien s'agit-il d'un alleu ? Auquel cas l'essor de l'abbaye est facilité. L'importance des legs architecturaux nous ferait pencher vers la deuxième hypothèse mais observons de plus près certains actes.

À cette époque féodale, l'Église est dans la protection des personnes plus puissantes, mais attentive à sa pérennité, elle exploite les peurs et les besoins pour s'agrandir au détriment du pouvoir du prince. C'est ce que nous allons percevoir dans cette subtile contrée.

Nous remarquons que le prieuré de Fouchères se situe sur deux finages de villages actuels. En effet, les documents n'opèrent pas de distinction, le prieuré est attaché à son prieur situé à Fouchères tandis que des biens complémentaires existent à Rumilly.

Hugues, seigneur de Vendeuvre, donne une terre et l'église avec ses droits curiaux qu'il possédait, à l'abbé Robert entre 1085 et 1090 à Fouchères. À cette époque, il n'est point rare qu'un laïque dispose d'une église et des revenus qui sont attachés. Néanmoins il semble que le prieuré n'ait jamais jouit du bénéfice curial au XIe siècle, en témoigne l'absence de mention dans les chartes pancartes. Ces documents sont des confirmations de biens, réalisés par l'évêque de Langres de la période 1101 à 1129 qui ont le désavantage de ne pas stipuler la présence de droits curiaux. Ce qui signifie que l'église avec ses fonts baptismaux demeure active, l'évêque troyen résiste en ne donnant pas le soin des âmes aux moines du diocèse voisin, mais il faut l'avouer en 1113 au plus tard, il cède et valide ce que les moines espéraient.

Dans les années 1O93-1111, le prieuré est doté d'un cloître c'est le résultat d'une quête fructueuse de la part de l'abbaye. L’agrandissement continue avec la gratification d'une terre allodial provenant de la maison de Montigny-Montfort, vassal du duc de Bourgogne qui rayonne jusqu'à Rumilly. Or l'alleu est source d'accroissement des richesses pour les personnes qui y vivent. En témoignent les années 1186-1209 qui laissent apparaître Hugues et sa femme Hersende. Ce sont des bourgeois qui ont la possibilité, d'après la condition allodiales de la terre, de se développer économiquement, ce qu'ils réalisent en achetant les droits du moulin du pont de Fouchères jadis détenus par des religieux.

La volonté des moines ne s'arrête pas en si bon chemin puisqu'ils souhaitent maîtriser la totalité du finage et dans ce dessein éliminent progressivement les seigneurs locaux sur leurs convoitises terriennes. Ainsi peut-on expliquer l'échange de dîmes entre Gautier de Fresnoy et les moines de Molesme entre 1140-1145. Ils troquent les dîmes et cens de Fresnoy, de Villemoyenne tout en spécifiant bien qu'ils conservent ce qu'ils possèdent sur l'église de Fouchères contre la dîme de Rumilly et l'aître de l'église. Cet acte a été passé devant un témoin et non des moindres " in presentia Bernardi abbatis Clare Vallis " puisqu'il s'agit de l'abbé Bernard de Clairvaux. La maîtrise de l'espace et par incidence des revenus est la preuve d'une stratégie de la part des moines : celle d'éliminer du finage toutes les personnes qui pourraient porter ombrage à leur pouvoir.

C'est la raison pour laquelle ils essaient d'obtenir par tous les moyens les droits des personnes même si cela doit engendrer des disputes au sein des familles. Prenons le cas du chevalier Gautier d'Avalleur, seigneur de Grancey et vassal de Milon comte de Bar, qui souhaite donner à l'institution qui l’accueille sur ses derniers jours les biens dont il dispose. Se dépouiller de ses biens est une chose noble en soi lorsque le trépas sonne. Cependant pour une seigneurie c'est voir disparaître, s'amenuiser la puissance surtout lorsque l'on donne le quart de ce bien situé à Grancey. Toutefois, l'intérêt de l'acte est autre puisque le seigneur lègue par ailleurs les charges dont Gautier dispose ; celle de dire et faire la loi sur l'église de Fouchères, celle de la jouissance de la moitié de la dîme qu'il fait payer sur les charrettes aux moines et la dernière qui consiste à disposer d'un serf et ses deux enfants domiciliés à Rumilly. Ce bref héritage témoigne des richesses de la terre mais également de la multiplicité des possesseurs. En réunissant progressivement les droits multiples issus des fiefs également variés, pour ne former qu'un seul bien, tel est le dessein de l'abbaye, créant par la même occasion un lieu de puissance par l'entremise du prieuré.

Outre ce cas régi par le fief, nous constatons une fois de plus que la prospérité provient essentiellement de la condition fiscale de la terre. Il semblerait qu'une grande partie allodial confère d'énormes richesses, ce qui n'exclue pas qu'une partie du prieuré soit en fief. C'est ce qui va se passer, la partie prieurale en fief s'épanouit davantage que la partie allodial. En effet, l'année 1121 dote cette partie par l'exploitation des bois de Rumilly selon la volonté de Blanche, comtesse de Champagne. Il faut attendre l'année1233 pour comprendre la volonté du comté de Champagne dans cette contrée. En réalité une association d'intérêt est passée entre l'abbé de Molesme Isambart et Thibaut IV. Il s'agit d'un contrat de pariage pour développer, déforester, peupler les contrées d'Essoyes, Verpillères, Servigny c’est-à-dire la même contrée et Poligny tout en sachant que Poligny est situé à 5 kilomètres à l'est de Fouchères. Dans ce cas de figure, le comte traite à égalité l'abbé, mais il demeure son supérieur en matière de féodalité.

Parallèlement en 1239 Jean de Rumilly, écuyer, et Marguerite, sa femme reconnaissent qu'ils ont abandonné à l'abbaye de Molesme, librement et spontanément, tous leurs droits sur le village et sur le territoire de Rumilly. Ils continuent à en jouir à titre de fief mouvant de l'abbaye. L'abbé reçoit l'investiture et Jean de Rumilly en tant que vassal rend de suite hommage. Marguerite s'engage elle-même à l'hommage, pour ce qui lui reviendra un jour, par la suite de la mort de son mari, et déclare ses héritiers soumis à perpétuité à la même obligation. Elle promet en outre, avec ce serment, non-seulement de ne jamais revenir sur cette concession, mais encore de la confirmer par devant l'évêque de Troyes ou son official. Elle demande même que des lettres testimoniales, en relatant toutes les clauses, soient rédigées, sous le sceau de dudit évêque, ou sous celui de la cour de Troyes et remises à l'abbé Christophe. Ainsi le prieuré de Fouchères hérite d'une terre formidable mais en fief sur le finage de Rumilly.

Enfin l'année 1240, nous permet de cerner les relations conflictuelles qui existent entre l'abbé et quelques moines de cette abbaye mais aussi les relations avec le comte. Ce dernier est amené à prendre position dans ce conflit en tant qu' associé du contrat de pariage ; ce que fait Thibaut IV en prenant parti pour les moines dissidents en saisissant les biens de l'abbaye. Il prend possession des biens situés à Rumilly et Poligny lesquels sont en fief en vertu de son droit militaire mais également de Grancey, Artonnay.

L'abbé envoie alors une ambassade en la personne de frère Robert et de son chambrier Nicolas. Ceux-ci permettent à l'abbé de récupérer Rumilly, Poligny et Grancey sans pour autant obtenir Artonnay que Thibaut se réserve pour les moines dissidents. C'est la raison pour laquelle Christophe d'Essoyes accepte ce compromis et le ratifie par des lettres en avril 1242. C'est le début d'un long conflit de domination territorial entre le pouvoir religieux et le pouvoir laïque qui trouve son épilogue dans un acte de juillet 1250. Par cet acte, l'abbé Christophe d'Essoyes associe Thibaut IV aux possessions de l'abbaye en hommes, femmes, bois et plaine à Rumilly, Cerres, Montceaux, Vaudes, La Vove, Saint Parres les Vaudes, Celles, Courgelaines, Fouchères, Fralignes. Une fois de plus nous sommes en présence d'un contrat de pariage qui est réactualisé, étendu, uniformisé pour la contrée. Le comte donne la terre aux religieux par contre il leur demande en échange de la peupler, de la défricher, de l'exploiter et de partager les droits et profits. Ce procédé permet au comte de contrôler et d'exploiter une frontière. Cette forme de partage de pouvoirs n'est pas une donnée nouvelle puisque les Capétiens l'ont fortement utilisés, mais elle prend son essor chez les vassaux du roi fin XIIe-début du XIIIe siècle. Que stipule cet acte ?

Un prévôt est nommé d'un commun accord, il veille à la stricte observation du traité. La féodalité apparaît par l'obligation faite lorsqu'un des deux propriétaires décède. Les personnes des finages concernés doivent renouveler leur serment de fidélité au successeur.

L'acte est réalisé à perpétuité c’est-à-dire que l'acte continue à vivre au-delà de la mort des personnes signataires. En 1284, lorsque le comté de Champagne passe à la couronne de France, le Roi devient l'héritier de ces droits.

L'association est limitée à la justice, aux abonnements, aux tailles, aux échoîtes (main-morte). Sont partagés à part égales, la moitié des amendes, des échoîtes sur les personnes, la taille, sur les personnes des finages énoncés ci-dessus.

Le comte ne peut rien obtenir dans les revenus, fiefs et droits de l'abbaye ce qui tend à privilégier l'abbaye financièrement. Mais en contrepartie, il dispose du pouvoir militaire sur les finages énoncés, il doit garder et défendre comme sa terre ses biens. Sa défense est assurée par l'obligation militaire des villageois. Son étendue spatiale est étendue, c'est la raison qui le pousse à en profiter pour constituer à Fouchères une fortification car c'est la limite sud de son comté face au duché de Bourgogne.

Afin de faciliter le peuplement, les personnes, désireuses de s'installer sur les terres prieurales de l'abbaye, appartiennent dorénavant à l'abbé. Par voie de fait, elles sont exemptes de tous droits et justice du comte.

Une donnée nous semble particulièrement intéressante celle qui concerne les héritages. Ceux-ci sont partagés à parts égales, mais une vente doit avoir lieu au préalable. Une condition est formulée à savoir que celle-ci soit réalisée au profit de personnes issues du finage dont la personne décédée est membre. Il est clair qu'on souhaite éviter le morcellement de la terre et éviter l'entrée de nouveaux seigneurs sur ces terres, cela pousse d'une certaine manière à la concentration des biens et des richesses sur le long terme.

C'est de cette manière que nous pouvons expliquer l'essor du prieuré de Fouchères et des dépendances sises à Rumilly à l'époque féodale. Mais les années passent au détriment de Fouchères, surtout l'année 1250 qui permet au finage de Rumilly de réaliser davantage de profits. Dorénavant le pouvoir s'installe à Rumilly laissant Fouchères au comte puis au roi.

Enfin terminons notre pérégrination par un usage spécifique concernant le village de Celles sur Ource qui nous permet de donner l'origine de ce village. Le Salvamentum ou droit de "sauvement" possédé par le comte de Champagne est partagé à part égale entre l'abbaye et le comte ce qui signifie que ce village a été crée par l'abbaye de Molesme au XIe siècle. Cette réalisation bénédictine a consisté dès son origine à défricher la contrée et la peupler. En échange successivement le comte de Brienne puis le comte Bar et enfin le comte de Champagne prélève 1/20eme des récoltes pour subvenir à l'entretien du système défensif du village de Celles.

 

 

 

Conclusion :

 

 

D'une manière générale, nous constatons qu'au XIe et XIIe siècles de très nombreuses églises sont possédées ou contrôlées par des familles de la noblesse locale. Elles exercent ainsi leur droit de patronage lié à une fondation ancienne. Puis on assiste progressivement à un transfert de ces patronages au profit d'abbayes c'est la Réforme Grégorienne qui entre dans les mœurs.

À cela s'ajoute une multitude de prieurés simples, peuplés de deux ou trois moines. Ces derniers cristallisent une présence religieuse permettant le soin des âmes dans les contrées les plus reculées. Mais la volonté est de drainer les richesses de ces contrées en les exploitant ou les faisant exploiter.

Par ailleurs, la nature fiscale de la terre peut représenter un inconvénient sur le court terme car les alleux sont difficiles d'accès au début XIIe. Mais sur le long terme et avec la pérennité des actions monastiques, par le travail acharné de ces moines-alleutiers la terre prend de la valeur, déclenchant par la même occasion la convoitise du seigneur local et la jalousie du comte. Cependant, le comte ne peut pas tout faire et tout maîtriser, c'est la raison pour laquelle il s'associe aux institutions monastiques pour défricher son territoire, le déboiser, le mettre en valeur, le peupler. Or en s'associant à une institution dont l'objet repose sur l'immortalité et la pérennité de sa fonction, le comte ne voit pas entrer un danger celui d'un concurrent de son pouvoir qui utilise la fonction économique pour s'épanouir davantage à son détriment.


Haut de la page 

Sommaire

Page d'Accueil