Les carreaux émaillés de la Champagne Méridionale

 

Jacky Depoix

 

Généralités / Présentation

 

Dans les édifices d'une certaine importance, les sols ont toujours été décorés depuis l'Antiquité et les revêtements variés pour la période gallo-romaine (pavements, dalles de marbre, mosaïque). Curieusement les relevés sont rares mais des témoignages de l'époque gallo-romaine existent dans notre région.

La mosaïque utilisée dans les édifices religieux perdure jusqu'au XII ème siècle et laisse place pour des raisons économiques (mise en oeuvre, coût des matériaux etc .... ) à des ensembles plus simples, monochrome, de pierres, de terres cuites sans vernis. (Cathédrale de Châlons en Champagne).

On sait que c'est vers cette époque qu'apparaît dans la plupart des églises, édifices religieux ou privés un nouveau type de pavage fait au moyen de carreaux émaillés, vernissés, décorés de sujets en couleur qui complétait admirablement l'ornementation polychrome, reliquaires, vases, peintures murales, vitraux, tableaux, habits sacerdotaux. De nombreux édifices en Champagne en gardent la trace.

Origine:

 

            On ne trouve pas une unanimité sur l'origine des carreaux vernissés au moyen d'oxyde de plomb: 

                - les uns les font remonter à des prototypes orientaux venus en Occident par l'Espagne,

    - d'autres pensent que ce sont des chevaliers revenus d'Italie ou des Croisades qui ont rapporté cette technique.

    - Certains attribuent cette innovation à l'ordre de Citeaux et à la réforme qui eut pour but de réagir contre le luxe des abbayes Bénédictines.

    Dès le début du XIX ème siècle ce type de pavage a attiré l'attention d'archéologues et de nombreux chercheurs, conservateurs, collectionneurs ont tenté d'inventorier, expliquer, classer.

On peut citer pour la Champagne. Louis LECLERT, Emile AME, Anatole et Edmond de BARTHÉLÉMY, Alfred RAME, Alfred GAUSSEN, Charles FICHOT qui par leurs travaux couvrent la Marne, la Haute-marne, la Meuse, l'Yonne et la Côte d'Or.

Entre-temps ce patrimoine mobilier s'est dégradé, a été laissé à l'abandon, a disparu. Les antiques carreaux sont encore présents, parfois rares, souvent remaniés, usés, sous forme de débris, enfouis dans les décharges des anciennes abbayes. Il est rarement possible de reconstituer les assemblages de motifs car ils ont été, au cours des siècles, remplacés par dalles de pierre, carrelages modernes, bétons...

Il reste cependant suffisamment d'éléments et détails pour attirer l'attention des archéologues, recueillir sérieusement des indications sur les implantations, les techniques de fabrication, la variété des collections et les conditions dans lesquelles ces pavés étaient réalisés.

L'hypothèse Cistercienne:

Archéologues français et anglais ont constaté une coïncidence entre cette technique de pavage et l'arrivée des Cisterciens en Bourgogne, Champagne, Angleterre, Irlande. La règle Cistercienne ne permettait pas aux moines de travailler au dehors et le respect des critères de simplicité et pauvreté limita très vite la création, l'imagination, le décor. (L'abbé de Pontigny est condamné en 1205 pour avoir autorisé un pavement qui exhibe une certaine légèreté et qui par son excès et par son éclat attire la curiosité des spectateurs et s'écarte de la pauvreté.)

Les Bénédictins semblent avoir imité les Cisterciens, puis les laïques, potiers, "faiseurs de quarriaux", les tuiliers, les briquetiers se mirent à produire des éléments couverts d'ornements de plus en plus recherchés, complexes, à la demande de riches clients : Châtelains, évêques, bourgeois...

Deux productions se développent, l'une respectant la règle de Saint-Bernard, simplicité, sobriété dans les décors (courbes, contre-courbes, entrelacs, figures géométriques) et une autre plus variée, créative, destinée aux habitations particulières, châteaux, (représentations d'animaux, danse, musique, armoiries...).

Economie et zone de production

En Champagne, toute la bordure Est du Bassin Parisien présente des terrains tertiaires, mais aussi secondaires (Bartoniens supérieur et Samoisien) favorables aux productions de terre. Les zones boisées, les plateaux forestiers furent le lieu d'implantation favori de cette industrie ainsi que les régions où la pierre fait défaut. D'autres facteurs interviennent : possibilités de transport....

L'ère de diffusion des carreaux semble se limiter, au début, à quelques dizaines de kilomètres autour de la zone de production, en absence de voie d'eau navigable. Le coût du transport était prohibitif, mais devenus produits de luxe certains modèles furent diffusés jusqu'en région Parisienne par l'Yonne et par la Seine.

Trois principaux bassins de production sont connus au XIII ème : la foret d' Othe, villenauxe et la région de Mesnil-saint-père, Géraudot, Montreuil. On dénombre 116 tuileries dans l'Aube à la fin du XIX ème siècle, un nombre inférieur à celui de jadis compte tenu de l'évolution des modes de production et de l'emploi des machines.

Développement des techniques

Proche de la fabrication des briques et des tuiles : Moulage au cadre, séchage, cuisson au bois (900° a 1100° suivant la qualité de l'argile utilisée) le carreau de terre pouvait être fabriqué en série. Les premiers carreaux furent gravés ou peints directement avec des engobes, estampés ensuite pour obtenir un modèle en creux qui sera rempli ensuite d'une barbotine blanche l'ensemble recevant une couverte plombifère les rendant plus résistants à l'usure. Certains carreaux richement décorés, destinés aux zones moins exposées furent réalisés à l'aide de pochoirs permettant des détails d'une grande finesse. La couverte d'oxyde de plomb était parfois légèrement teintée mais toujours transparente pour faire ressortir le dessin bicolore. D'autres carreaux unis étaient produits sans décor mais ils recevaient une couverte colorée. (Brun, jaune, vert clair, vert foncé, noir.)

De riches variations pouvaient être obtenues au moment des dosages et surtout à la position dans le four pendant la cuisson. (variation de température, réduction)

Les hommes

De nombreux artisans maîtrisaient les techniques de fabrication des tuiles, briques, carreaux simples et probablement savaient réaliser le vernissage mais la réalisation des décors, de plus en plus recherchés faisait appel aux "tailleurs d'images" pour la réalisation des croquis, des pochoirs (parchemin) ou d'estampes, probablement de bois ou de métal ou de terre cuite. De nombreux éléments manquent pour confirmer toutes ces hypothèses, à commencer par les matrices.

La possibilité d'une matrice d'estampage en bois peut être avancée, il existe certains modèles de carreaux qui ont été réalisés avec une estampe présentant un défaut, profonde fissure résultant de l'usure ou de l'éclatement du bois.

La diffusion de certains modèles, la copie probable, la réutilisation, l'imitation font penser qu'il n'est pas impossible qu'il s'agisse d'un même compagnon, possédant son matériel, ses images, se déplaçant, proposant ses services à des donneurs d'ordres, et réalisant une production dans une des tuileries briqueteries de la région.

Quelques carreaux peuvent être identifiés par le nom de "tuiliers" (cf. Anatole de Barthélemy), produisant dans un lieu précis, prouvant la qualité de la production de certains ateliers.

Chronologie et Classement:

La datation fondée sur des critères stylistiques et souvent aléatoire, certaines pièces sont entièrement ou partiellement copiées, le style prenant souvent du retard par rapport aux arts contemporains.

Le rapprochement de la date avec celle de la construction du bâtiment ne l'est pas moins, les sols peuvent avoir été remariés, transportés, quelques carreaux ou fragments inclus dans un mur sont souvent plus significatifs. Certains portent le nom de lieux, de tuiliers des armoiries, des épitaphes, des dates, il est alors par rapprochement plus facile de dater l'ensemble des pièces posées lors de la réalisation des sols mais il n'est jamais impossible que plusieurs époques soient présentes sur le même lieu ou que plusieurs éléments d'un même ensemble soit présents dans plusieurs lieux. D'autres critères pourraient être pris en compte, en liaison avec les anciens comptes et devis, et une étude systématique des archives permettrait de recueillir de précieux renseignements.

Une autre piste avec des moyens modernes (carbone, résonance magnétique, balayage ... ) pourrait mettre en évidence l'origine de la terre, la carrière, une période plus précise.

La diffusion :

A part quelques modèles "à la mode" qui semblent avoir été beaucoup copiés ou qui ont beaucoup voyagé, des traditions locales s'établissent et l'on peut, en plus de quelques détails de forme et de fabrication, constater une variation régionale dans le style de dessin. Un essai de catalogue a été tenté par le centre de recherche sur les monuments historiques.

Le pavage tumulaire

Rarement signalé, notre département possède des éléments de décorations tumulaires très dispersés. S'appuyant sur quelques carreaux encore en place et les relevés de Charles Fichot (statistiques monumentales de l'Aube 1884 1900 5 vol) nous avons tenté de citer les lieux où les plates tombes ont pu être implantées. Composées de 40 carreaux de 0.2 1 x 0.2 l m elles présentent une bordure de carreaux comportant pour moitié une inscription et pour l'autre un décor reprenant souvent des dessins déjà utilisés sur les pavages vernissés, le centre étant occupé par un tapis ou par l'effigie du défunt.

Des études et relevés existent pour certaines églises de Normandie. L'inventaire reste à faire pour notre département où il est parfois trop tard, les éléments ayant disparu.

Conclusion

Inconnue du grand public, à peine inventoriée, mal classée, une riche collection sommeille, en France, dans les réserves des musées depuis un siècle. Des ensembles disparates, des éléments isolés ont survécu et sont en sursis dans de nombreux sites classés ou non. Négligés ils sont en train de disparaître sous une couche de calcite ou lors de travaux trop vite effectués.

Le Centre de Recherche des Monuments Historiques semble avoir pris la mesure de l'intérêt du bâti de second ordre, il est urgent que l'architecture vernaculaire ou rurale soit prise en compte et protégée pour le bien de tous.

Une convergence d'actions est nécessaire : Préserver le patrimoine, à priori si l'édifice n'est pas classé, mais aussi inciter les derniers artisans de la terre cuite à réactiver une production. Il faut aussi faire connaître, montrer, chaque fois que c'est possible en participant, en créant des manifestations (mois médiéval, expositions, foires salons ...) Faire en sorte que l'activité de la céramique née dans l'Aube il y a bien longtemps (La Villeneuve-au-Chatelot, un des plus grands centres de la poterie fine du monde gallo-romain, un moyen-âge qui laisse des traces nombreuses et variées, le début du siècle où le département était un des premiers producteurs de tuiles plates) ne devienne pas qu'un sujet d'étude d'histoire économique et industrielle. Des ateliers se sont récemment créés en région parisienne, dans l'Aisne, en Picardie. Les publications sont de plus en plus nombreuses. L'intérêt pour les techniques anciennes, l'histoire, le patrimoine est réel, alors pourquoi pas dans l'Aube ?

 

Haut de la page

 Sommaire

Page d'Accueil