Abélard le Philosophe

par Pierre Dubreucq

résumé de la conférence du jeudi 3 septembre 1998

Pierre Dubreucq, hormis l’intérêt personnel qu’il éprouve pour la philosophie médiévale, explique tout d'abord le choix du thème retenu, le philosophe Abélard, par la place qu’il occupe dans l’histoire de notre région à une époque, le XIIème siècle, où la Champagne méridionale constituait une sorte de phare culturel en Europe. Alors que le mythe de Roméo et Juliette alimente le tourisme de Vérone, on peut déplorer la méconnaissance par de nombreux Aubois, du Paraclet qui, près de Nogent Sur Seine, abrita Abélard puis Héloïse, personnages bien réels dont les amours furent non moins tragiques. Si cet aspect est bien sûr évoqué, c’est surtout de l’activité intellectuelle d’Abélard, premier véritable philosophie depuis la fin de l’Antiquité dont il est question.

Abélard est né en 1079 dans une famille de petite noblesse, au village du Pallet, non loin de Nantes. Après une jeunesse studieuse encouragée par son père - fait insolite pour l’époque -Petrus Palatinus, (c’est ainsi qu’il s’appelle) renonce au métier des armes et abandonne à son frère cadet ses prérogatives d’aîné. Ses qualités exceptionnelles – il excelle dans l’art de la grammaire, logique et dialectique – étant très vite reconnues, ses pérégrinations intellectuelles vont le conduire de maître en maître de Nantes, à Angers puis Loches. A cette époque, l’enseignement, hérité de l’Antiquité, se partage entre écoles urbaines ou épiscopales et monastères. Ce n’est qu’à la fin du XIIème que maîtres et étudiants vont se constituer en universités.

A Loches donc, Pierre relève son premier défi en affrontant le vieux Roscelin sur le thème des universaux, grand débat durant le Moyen Age sur la réalité qu’il fallait accorder aux idées générales. Roscelin, nominaliste, n’y voit que de simples produits du langage mais est bousculé par son jeune élève. Il se rend ensuite à Chartres auprès de maître Thierry qui, sans doute lui confère son "cognomen" ou surnom d’Abélard.

Nous sommes en 1100 – Godefroy de Bouillon a pris Jérusalem il y a quelques mois – lorsque Pierre Abélard qui n’a guère plus de vingt ans, arrive à Paris. Il va très vite s’y confronter à Guillaume de Champeaux qui, lui, professe la réalité de ces idées générales. Le jeune étudiant le terrasse et acquiert un prestige extraordinaire en développant ce qui va devenir le conceptualisme : les idées générales n’existent pas indépendamment des choses mais sont tirées de ces dernières par l’esprit humain qui leur confère une fonction logique. De 1102 à 1105, Pierre enseigne à Melun puis Corbeil, retourne se soigner en Bretagne et revient à partir de 1108 en maître à Paris.

Après s’être frotté à Anselme de Laon qui professe les écritures sacrées, il décide d’enseigner conjointement l’exégèse et la philosophie. Pierre Abélard est alors au sommet de la gloire. Sa rencontre avec Héloïse va précipiter son drame. De 1116 à 1117, il vit avec sa jeune et très brillante élève de plus de vingt ans sa cadette, ce qu’il faut bien appeler une passion. Un enfant va naître, Astrolabe, qui est élevé par la sœur d’Abélard, lequel a épousé secrètement Héloïse. L’oncle de cette dernière se venge impitoyablement en faisant émasculer le coupable. Pierre devenu eunuque, rentre dans les ordres à l’Abbaye de Saint Denis tandis qu’Héloïse devient moniale à Argenteuil. Songeons aux vers de Villon trois siècles plus tard : “Où est la très sage Héloïse, pour qui fut châtré et puis moine Pierre Abélard à Saint Denis ? Pour son amour eut cette essoine (peine)…”

Se consacrant corps et âme à l’étude, Abélard continue d’enseigner à un nombre toujours grandissant d’étudiants et, à la demande de ces derniers, rédige cet enseignement. Ses écrits de nature philosophique et théologique – c’est lui qui forge ce mot - lui valent persécution et condamnation notamment lors des synodes de Soissons (1121) et surtout Sens, à l’instigation de Bernard de Clairvaux (1140).

Abélard se retire en son refuge du Paraclet de 1121 à 1126 sous la protection du Comte Thibaut de Blois et Champagne, la cohorte d’étudiants le rejoignant en ce coin perdu, les nouveaux ouvrages dont un dialogue entre un philosophe (dont l’origine arabe est suggérée) un juif et un chrétien, dans lequel il exprime humanisme et ouverture d’esprit. Ses désirs de fuite en terre d’Islam sont interrompus par son élection en qualité d’abbé du monastère de Saint Gildas de Rhuys, où il est confronté à des moines paillards, incultes et assassins.

Héloïse s'installe en tant qu’abbesse au Paraclet, sous la protection d’Abélard, à partir de 1129. Ils échangent un courrier qui dévoile le tréfonds de l’âme.

De retour à Paris où il y donne ses dernières années d’enseignement, il se lie d'amitié avec le contestataire italien Arnaud de Brescia, déclenchant les anathèmes de Bernard de Clairvaux et la condamnation de Sens. Un recours est demandé auprès du Pape Innocent II se conjugue à l’action protectrice et conciliatrice de l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable.

L’affrontement entre Bernard de Clairvaux et Abélard, mystique et raison, témoigne de l’incompatibilité entre les deux sensibilités ; deux attitudes inconciliables à l’égard de ce monde en mutation marqué par l’essor urbain.

Abélard, décédé en 1142, non loin de Cluny, est conduit et inhumé par les soins de Pierre le Vénérable au Paraclet dans l’abbaye d’Héloïse. Elle le rejoindra dans sa tombe en 1164. Ils y demeureront jusqu’à la révolution française. Ils reposent depuis 1800 au Père Lachaise.

 


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