LE FRÊNE

Par Evelyne BESSON et Corinne COP

Pour donner suite à l’inventaire, certes sommaire, des arbres et des plantes qui s’épanouissent sur le site de l’ancien château de Bar sur Seine, nous avons choisi de nous pencher sur le CURICULUM VITAE de certains spécimens.

 

    I) L’élu du jour : le Frêne.

 

De son nom scientifique, c’est le FRAXINUS EXCELSIOR, (Frêne élevé ou Frêne commun) de la famille des Oléacées, un arbre des forêts tempérées, à bois clair, souple et résistant, qui peut atteindre une quarantaine de mètres. Anciennement, en Provence, on le nommait « QUINQUINA d’Europe », en raison de ses vertus médicinales, mais il est aussi connu sous le nom de Frêne à feuilles aiguës, ou encore Langue d’oiseau, à cause de la forme du fruit.

 

la famille des Oléacées (Oleaceae) est la famille de l’Olivier, mais aussi celle du Lilas, du Troène et du Jasmin !

 

Très élancé, l’arbre peut atteindre 40 mètres de haut et 2 mètres de diamètre. Dans une forêt, il est étroit et allongé, mais isolé sa ramure est ample et peu serrée. Il est très facile à identifier. En hiver, sa silhouette élancée, couronnée par une cime équilibrée en forme de voûte, le rend reconnaissable de loin. Souvent, l’arbre est couvert de fruits secs ou de paquets de fleurs sèches non fécondées. Ses rameaux trapus et noueux portent les bourgeons gros, noirs, légèrement veloutés et opposés. L’écorce du jeune tronc est lisse, gris clair, mouchetée de lenticelles blanchâtres. En vieillissant, elle se crevasse de profondes gerçures.

La floraison se manifeste fin mars - début avril et jusqu’en mai dans les zones les plus froides. Très abondantes, les fleurs rougeâtres sont aussi très rudimentaires, insignifiantes même, car incomplètes. Elles sont en effet dépourvues de pétales et de sépales. Disposées en panicules retombant, elles donnent naissance à une sorte de grappe de fruits qu’on appelle les samares. Ces dernières se présentent sous forme de capsules planes, allongées, indéhiscentes (elles ne s’ouvrent pas spontanément) et sont surmontées d’une aile membraneuse. Chaque samare ne renferme qu’une semence, la seconde avortant systématiquement. Les feuilles apparaissent plus tardivement. Opposées, grandes et pétiolées, composées de 9 à 15 folioles ovales, elles confèrent à l’arbre son apparente légèreté. Le bois jeune contient une moelle abondante.

 

Le Frêne est présent quasiment partout, du moins en zone tempérée. On le trouve en particulier sur les terrains frais et profonds, les bois, en bordure de cours d’eau et sur la colline de Bar sur Seine. Il peut vivre en montagne jusqu’à 1500 mètres, mais il craint les froids tardifs qui, en mai notamment, brûlent les plantules, les bourgeons terminaux et parfois les fleurs. C’est une espèce tardive, l’un des derniers arbres à émettre ses feuilles.

 

Plusieurs dictons relatifs à la prévision du temps le mentionnent. Par exemple, pour connaître la pluviosité qu’il fera durant l’été, il suffit d’observer la rivalité annuelle

qui oppose le Chêne au Frêne :

        « Regardez bien la pousse des arbres

        Si le Chêne est vert avant le Frêne,

        Vous serez sec jusqu’à l’automne.

        Si le Frêne est vert avant le Chêne,

        Tout l’été sera mouillé. »

 

Un dicton danois dit plus simplement :

            « Frêne avant Chêne, été pluvieux,

            Chêne avant Frêne, été radieux ! »

 

 

II) Comportement du Frêne élevé :

 

Formant rarement des populations spontanées pures, tout du moins en France, le Frêne coexiste presque systématiquement - c’est le cas sur les coteaux calcaires de Bar sur seine - avec d’autres espèces feuillues tels le Chêne, le Tilleul, le Merisier, l’Erable, le Châtaignier. Les groupements purs se rencontrent quant à eux dans les fonds de vallée frais, riches en nutriments.

 

Le cortège végétal du Frêne se compose de plantes indicatrices propres aux sols profonds, frais et humides qu’il affectionne. L’Arum sauvage, l’Ortie, l’Allaire, la Jacinthe des bois, l’Ail des ours, la Grande Eupatoire, pour les espèces herbacées ; la Ronce, la Clématite, le Noisetier et le Sureau noir, pour les arbustes ; l’Aulne, les Saules, le Bouleau, les Peupliers, le tremble, le Chêne pédonculé, pour les arbres ; toutes indiquent que le lieu est propice à celui que l’on surnomme aussi l’arbre des centenaires et nous verrons plus avant pourquoi.

 

 

            III) Un abri écologique :

 

Lorsqu’il se produit qu’avec l’âge le tronc du Frêne devient creux, notamment lorsqu’il s’agit d’un « têtard », (arbre dont le tronc a été taillé à environ 2 mètres de haut et surtout présent dans le bocage), il accueille alors une faune cavernicole particulièrement riche. Le Frêne est un hôte recherché par les chouettes (chevêche, hulotte, effraie) ou les moyens ducs. Il abrite parfois des mammifères comme l’écureuil, mais aussi ses prédateurs, la martre et la fouine. Lorsque les trous sont plus petits, huppe et mésange y nichent volontiers. Largement fendu, le têtard collecte de grandes quantités de matière organique fraîche qui attirent insectes et micro-organismes, lesquels s’emploient à transformer ces déchets végétaux et animaux (déjections diverses) en un humus particulièrement riche.

 

Les samares mûres sont très appréciées des oiseaux granivores, verdier, gros-bec, casse-noix, bouvreuil, mais aussi des écureuils qui en font grande consommation.

 

Le Frêne est un remarquable « arbre ressource » dont profitent aussi quantités d’insectes. Une cinquantaine d’espèces, appartenant à tous les grands groupes d’insectes le fréquentent, parmi lesquels 17 lui sont exclusivement inféodés, ainsi qu’aux autres Oléacées tels le Lilas, l’Olivier et le Troène.

Chaque partie de l’arbre est exploitée. On trouve indifféremment les suceurs de sève, les mangeurs de feuilles, les dévoreurs de bourgeons, de fleurs ou de fruits, ceux qui se réfugient sous l’écorce, tandis que d’autres logent leurs œufs ou leur cocon dans ses crevasses protectrices. Heureusement, le Frêne est solide, et peut compter sur le secours des oiseaux qui le fréquentent assidûment, à la recherche inlassable de petits en-cas.

 

Parmi tous ces hôtes menaçants, voire dangereux pour l’arbre, on peut citer le cossus, dont la larve pénètre profondément par le tronc pour s’y développer, causant des dégâts qui peuvent conduire à la mort du Frêne.

 

Plus surprenant, le cas du frelon qui grignote littéralement l’écorce jusqu’à faire périr les jeunes arbres ou certains rameaux. L'arbre attaqué réagit par une production nouvelle d’écorce dont le but est de reboucher les trous, mais si la cicatrisation n’est pas assez rapide, l’arbre peut casser sous un coup de vent violent ou tout simplement mourir d’épuisement. En fait, les frelons ne mangent pas l’écorce, mais ils prélèvent des copeaux d’aubier encore tendre à partir desquels ils fabriquent la cellulose qui leur permettra de construire leurs nids alvéolés. En revanche, il est certain qu’ils se délectent de la sève qui s’écoule des plaies.

 

Moins dangereux, le charançon du Frêne (Streonychus fraxini), un coléoptère, se nourrit au printemps des tendres bourgeons et des feuilles, retardant d’autant le développement de l’arbre. De nombreuses variétés de lépidoptères (papillons), rendent aussi visite au Frêne, s’ajoutant au cortège coloré de cette micro-faune.

 

Mais, pour clore cette liste bien loin d’être exhaustive, il apparaît incontournable de mentionner la célèbre cantharide, petit coléoptère vert métallisé si étroitement associé au Frêne que ce dernier porte en certains lieux le nom de Cantharidié ! L’origine de cette intimité tient d’une part au régime alimentaire de l’insecte adulte, qui dévore allègrement le feuillage de l’arbre, et d’autre part à l’utilisation médicinale de la cantharide, longtemps dénommée cantharide officinale en raison de ses vertus vésicatoires (qui provoque la formation d’ampoules sur la peau, utilisé pour désengorger certains organes en provoquant un afflux de sang dans une région déterminée) en usage externe, et aphrodisiaques en usage interne.

 

 

    IV)Destinations et usages des produits du Frêne :

 

 

A) De l’usage commun :

 

 

    Valeur fourragère :

Parmi les essences arborescentes consommées par le bétail, la feuille de Frêne est l’une des plus réputées. Cette qualité ajoutée à celle de son bois sont les principales raisons qui ont poussé à privilégier son implantation dans les haies de certaines régions.

 

 

    En association avec la vigne :

Dans certaines exploitations minuscules des Pyrénées, du Portugal ou d’Italie, les paysans ont eu l’idée d’associer les deux cultures, l’arbre pouvant servir de support à la vigne. C’est ainsi que des treilles de Vigne destinées à produire le vin de la ferme, courent sur les Frênes en particulier, mais aussi sur d’autres espèces.

 

 

    Pour le chauffage :

Excellent bois de chauffage, il brûle aussi bien vert que sec et fournit beaucoup de chaleur. Sa valeur calorifère le place juste derrière le Chêne rouvre mais avant le Hêtre.

 

 

    En engrais :

Les cendres issues de la combustion du Frêne sont particulièrement riches en potasse et, répandues dans le jardin, constituent un excellent engrais.

 

 

    Pour la fabrication d’outils et de meubles :

Le bois de Frêne a longtemps été utilisé par les charrons, pour la fabrication de châssis de toutes sortes, de la brouette au tombereau mais aussi pour la confection de manches d’outils divers, de sabots. Il a même été utilisé pour la fabrication des premiers skis, des raquettes de tennis, des avirons des bateaux. Le menuisier en a fait des échelles, des coffres, des meubles rustiques, et l’ébéniste utilisait sa loupe, véritable rivale en beauté de celle du Noyer ou de l’orme.

 

 

    En teinture végétale :

On utilise les feuilles et l’écorce du Frêne. Récoltés au printemps, ils contiennent des principes tinctoriaux du groupe des flavonols (le rutoside) et du tanin qui donnent une couleur jaune tirant légèrement sur le brun.

 

 

    En musique :

Le Frêne est une essence de choix pour réaliser rapidement de rustiques instruments de musique verte tels le hautbois d’écorce ou le simple sifflet.

 

 

    En cosmétique :

Le Frêne (l’extrait de feuille ou de liber) et la manne (exsudation sucrée de l’arbre), entrent dans la composition de nombreux produits cosmétiques en raison de leurs propriétés astringentes et anti-inflammatoires.

 

 

B)Utilisation médicinale :

 

 

Surnommé « quinquina d’Europe », en référence à la quinine qui fit son apparition en Europe vers 1630, et dont l’écorce de ses jeunes rameaux possède les mêmes propriétés fébrifuges et astringentes, le Frêne est connu depuis toujours pour ses nombreuses autres vertus médicinales.

 

Théophraste et Dioscoride le décrivaient et lui attribuaient la vertu de guérir des morsures de vipère. Pline l’Ancien, auteur latin du premier siècle de notre ère, en parlait déjà comme « existant en grande antipathie avec les serpents ». D’après Pline, toujours, les feuilles de Frêne pilées en vin pouvaient aussi soigner l’obésité. De vieilles recettes provençales le mentionnent comme étant bienfaisant pour lutter contre la goutte et les rhumatismes. Sainte Hildegarde le conseillait déjà : « si quelqu’un souffre de la goutte, si bien que tous ses membres se trouvent brisés, fais cuire des feuilles de Frêne dans de l’eau, mets le malade tout nu sur un drap ; après avoir jeté l’eau, entoure-le complètement de feuilles cuites et encore chaudes, surtout à l’endroit où il souffre ; fais cela souvent et il ira mieux. »

 

 

L’arbre des centenaires :

Reconnu comme anti - goutteux et anti - rhumatismal, le Frêne est aussi appelé à juste titre : « l’arbre des centenaires ». Voici, à titre indicatif une recette de thé de Frêne d’origine provençale que nous avons retenue pour vous, ami lecteur !

Il suffit de prendre une poignée de feuilles sèches pour un litre d’eau que l’on fera bouillir 10 mn avant d’infuser jusqu’au refroidissement. En ajoutant un jus de citron, on obtiendra un excellent remède. Une infusion de feuilles de frêne prise tous les matins constitue un parfait élixir de longue vie. Notons que dans les Alpes, l’infusion des feuilles se fait dans du vin blanc.

 

 

C)Utilisation gastronomique :

 

 

 

    La Frênette :

Appelée cidre du pauvre pour les uns, champagne de forêt, boisson des moissons ou boisson hygiénique pour les autres, la Frênette, ou Frênée est encore couramment fabriquée à la campagne et mérite que l’on s’attarde sur son cas. Dans certaines régions, notamment dans le nord de la France, mais aussi en Normandie, en Provence et dans les Pyrénées, ce soda primitif s’inscrit dans une tradition très ancienne. Les raisons du succès de ce breuvage aux vertus toniques, dépuratives et rafraîchissantes, résident dans sa simplicité de fabrication. Son goût rappelle à s’y méprendre celui du cidre, avec une note parfumée évidemment spécifique et surtout très agréablement surprenante.

 

Recette de la Frênette vraie, à consommer sans modération:

Ingrédients pour 20 l de boisson : 2 kg de feuilles couvertes de manne, 20 l d’eau non chlorée.

Récoltez 2kg de feuilles de frêne couvertes de sève séchée. Si la récolte est facile et le stock de feuilles important, n’hésitez pas à surdoser, vous augmenterez alors la quantité de manne, donc de sucre, vous produirez une boisson plus alcoolique.

Mettez vos feuilles dans une grande jarre de grès ou un tonneau sans couvercle. Si vous avez beaucoup de feuilles, tassez-les, puis couvrez le tout d’eau tiède (40°C) mais pas bouillante pour ne pas détruire les levures et ferments naturels. Recouvrez le récipient d’un linge fin et propre.

Au bout de 24 h brassez la préparation pour faciliter la dissolution complète de la manne ; renouvelez l’opération le lendemain, puis laissez fermenter 5 à 6 jours à température supérieure à 22° C, jusqu’à 10 jours à température inférieure. Enfin filtrez et mettez en bouteilles à canettes ou en bouteilles style bouteilles de Champagne. Cette boisson est bonne à boire à partir du 10ème jour suivant la mise en bouteilles.

 

Conseil : si vous avez quelque difficulté à vous procurer des feuilles de Frêne couvertes de manne, vous pouvez acheter de la manne en pharmacie à raison de 250g de manne pour 2kg de feuilles.

 

 

D) Utilisation magique :

 

 

Il paraît que lorsque l’on doit traiter un contrat, si l’on trouve un frêne sur sa route, il suffit de couper une petite branche de 20 cm de long environ que l’on prendra soin, après l’avoir effeuillée, de placer dans la ceinture de son pantalon. Naguère, nous aurions dit dans le haut de chausse.  On sera dès lors certain de faire un contrat avantageux pour soi. Le frêne a la réputation d’apporter la sagesse et le bonheur. En affaire, il donne de la souplesse et du raisonnement.

 

 

E) Valeur astrologique :

 

 

En astrologie celtique, le Frêne est considéré comme un arbre solaire, attaché à l’or et à la couleur jaune-orange. Il est lié au dimanche, mais aussi au nombre 7 et à sa série analogique. Si vous êtes nés entre un 25 mai et un 3 juin, ou entre le 22 novembre et le 1er décembre, vous êtes placés sous la protection de l’arbre sacré. Dans ce cas, vous bénéficiez des qualités du Frêne, à savoir la droiture et la prévoyance !

 

 

F) Valeur symbolique :

 

 

Curieusement, en Europe du Nord, tout comme en Afrique du Nord, le Frêne symbolise la fécondité ; mais en Grande Kabylie, planter un Frêne, c’est prendre le risque de perdre un élément masculin du clan ou, pour une femme, d’avoir des mort-nés.

 

Dans le langage amoureux, une branche de Frêne mise extérieurement à la fenêtre d’une fille indique qu’elle forte et solide.

 

Dans le midi, le Frêne est symbole de sagesse et de bonheur, en Wallonie, c’est l’arbre de l’hospitalité.

 

En héraldique, la présence du Frêne sur un blason signifie l’amitié parfaite, parce que le serpent (symbole de traîtrise) ne peut demeurer sous son ombre.

 

 

F) Valeur toponymique :

 

 

Le nombre de lieux, de hameaux, de villes dont le nom est lié à la présence du Frêne est assez impressionnant en France, mais aussi chez nos voisins européens. Attachons-nous déjà à la présentation de quelques exemples de noms de lieux dérivant du Frêne au sein de l’hexagone : Fresnes, Fresnoy, Fresnay, Fresnières, Fressinières, Frayssinet, Fresnelle, Fraissinet, Frasne, Frasnoy, Frasseto, Frechou, Fragnes.

Evelyne BESSON et Corinne COP.


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