BAR SUR SEINE DURANT LES GUERRES

DES XIVème et XVème Siècles

 

Michel Belotte

 

Monsieur Michel BELOTTE est professeur d’histoire honoraire en première supérieure, docteur ès Lettres. Sa thèse “La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-Age” est le travail le plus sérieux qui a été effectué sur notre région au XXème siècle. Il est l’auteur de plusieurs articles sur les confins burgundo-champenois, et d’un livre “L’histoire de Châtillon-sur-Seine des origines à nos jours”, édité à compte d’auteur. en 1997. Monsieur Belotte nous fait l’honneur et l’amitié d’être membre d’honneur de l’association.

 

 

Après les guerres qui avaient opposé Thibaut IV de Champagne et Hugues IV de Bourgogne en 1229-I230, la région de Bar-sur-Seine bénéficia d'un siècle de paix. Au début de la Guerre de Cent Ans, le conflit franco-anglais parut devoir se dérouler en Flandre et en Guyenne et on put espérer que les combats épargneraient la haute vallée de la Seine. Il en fut autrement et,  de 1358 à I477, le Barséquanais subit à trois reprises les horreurs de la guerre, notamment de 1358 à 1365 lors du passage des Grandes Compagnies, de 1411 à 1435, lors de la rivalité des Armagnacs et des Bourguignons et, après la Guerre de Cent Ans, de 1472 à I477, lors de la lutte entre Louis XI et Charles le Téméraire.

 

I) Les Grandes Compagnies

 

    La région de Bar-sur- Seine se remettait à peine de l'hémorragie démographique due à la Peste Noire, en 1348-I349, lorsque les Grandes Compagnies, au lendemain de la défaite de Poitiers (1356), vinrent ravager les confins burgundo-champenois en profitant de la minorité du duc de Bourgogne, Philippe de Rouvres [1]. Les Grandes Compagnies étaient plus ou moins à la solde de Charles le Mauvais, roi de Navarre, qui élevait des prétentions sur le comté de Champagne, comme arrière-petit-fils de Philippe le Bel et de Jeanne de Champagne [2], et les routiers anglo-navarrais pouvaient se réfugier au château de Gyé-sur-Seine, possession de Blanche de Navarre, soeur de Charles.

    De 1358 à 1360, Guillaume Starqui, capitaine de Ligny-le-Châtel, occupa Bragelogne et saccagea les Riceys, tandis qu'Eustache d'Auberchicourt et Pierre Audley désolaient le nord du Châtillonnais et que l'Allemand Albrecht, installé à Gyé-sur- Seine, pillait la vallée de la Seine. L'insécurité la plus totale régnait. Le cardinal de Talleyrand-Périgord[3], détroussé près de Gyé, parvint non sans peine à Châtillon où il dut solliciter une escorte de 20 hommes pour gagner Dijon. Les Anglo-Navarrais, en 1359, occupaient Thieffrain qu'ils n'évacuèrent qu'après le traité de Brétigny. Jean de Neufchâtel[4], capitaine au service du roi de Navarre, sévissait dans la vallée de l'Ource et brûla la grange de Champigny, propriété de l'abbaye de Clairvaux. L'abbaye de Molesme tomba aux mains des Anglo- Navarrais. Une petite armée bourguignonne, rassemblée à Châtillon-sur-Seine sous les ordres de Gérard de Thury, maréchal de Bourgogne, tenta en vain de repousser les Anglo- Navarrais,  fut battue sous les murs de Brion-sur-Ource le 2 juillet 1359 et le jeune Philippe de Rouvres dut signer le 23 juillet 1359, le traité de la Chassaigne[5].

Les ravages les plus graves furent commis par Brocart de Fenestrange, qui, mécontent de n'avoir pas été payé de 30.000 F [6] qu'on lui devait pour avoir lutté contre les Anglais et les Navarrais, envoya un défi au Dauphin, futur Charles V, se jeta sur Bar-sur-Seine et détruisit la ville de fond en comble au cours de l'été 1359. Selon Froissart [7], Brocart de Fenestrange :

 

« entra en une bonne ville et grosse que on dist  Bar-sur-Sainne, où à ce jour il y avoit plus de neuf cens hosteulx. Si la pillèrent et  robèrent ses gens et misent grant painne et  grant  entente à conquerre le Chastel, mais ils ne le purent avoir, si le laissièrent car il  est trop  malement fors et si estoit bien gardé. Quant il verrent  qu'il ne le porroient  avoir, si le laissièrent et cargièrent tout le pillage qu'il avoient  eu  en Bar-sur- Sainne et emmenèrent plus de cinq cens que prisonniers et se retrairent à Conflans dont il avoient fait leur garnison. Mès à leur département de Bar-sur- Sainne, il l'ardèrent et essillèrent  tèlement que onques ne demore estos sur aultre que tout fut ars et brui  [8] ».

 

A peine Eustache d'Auberchicourt était-il parti, que le Barséquanais fut ravagé par l'armée anglaise, conduite par Edouard III en personne, qui, n'ayant pu prendre Reims (décembre 1359-janvier 1360, gagna Châlons, Mussy- l'Evêque (sur Seine), prit la ville de Tonnerre à l'exception du château, pilla Molesme, Mussy et Grancey-sur-Ource au début de 1360. Philippe de Rouvres, pour éviter le pillage, dut, par le traité de Guillon (10 mars 1360), s'engager à verser 200.000 moutons d'or (monnaie pesant environ 4,66 g) à Edouard III. Enfin le traité de Brétigny (8 mai 1360) ramena la paix et stipula l'évacuation de Gyé et de Thiéffrain. La châtellenie de Bar-sur-Seine dut encore fournir 50 livres par an [9] pour l'entretien des otages qui garantissaient ce lamentable traité et supporter la présence d'Arnaud de Cervole [10], dit l'Archiprêtre, et de ses turbulents lieutenants comme Robert de Ville-sur-Arce [11]. Des débris des Grandes Compagnies, à leur retour d'Espagne, auraient encore ravagé Molesme en 1368.

Au cours des années 1360-I36I, une épidémie de peste, peut être même plus grave que celle de 1348-I349, dépeupla la région, emportant le 26 octobre 1360, Jeanne de Chalon, comtesse de Tonnerre et en septembre 136I, Jeanne de Bourgogne, au château de Larrey, puis le 21 novembre 136I, le duc Philippe de Rouvres. A Rumilly, le nombre des taillables passa de 108 en 1359 à 77 en I36I, à Vaudes, de 38 à 25, à Courgelaines  [12], de 10 à 1 [13].

La ville de Bar-sur- Seine, ruinée par la guerre, la peste et la famine, avait obtenu que la redevance payée à la Pentecôte fût réduite de 117 livres à 49 livres 7 sols 4 deniers et les habitants se plaignirent à Jean le Bon de ce que leurs maisons ayant été "arses par le feu des guerres" et  ayant perdu "grant partie de leurs biens par les Bretons et gens d'armes" qui avaient ravagé le pays, ils ne pouvaient réparer les ponts détruits, ce qui portait préjudice aux moulins qui appartenaient au roi et lui demandèrent la possibilité de tenir à leur profit une foire, le jour et le lendemain de la sainte Luce. Le revenu tiré de cette foire servirait à réparer les ponts et à reconstruire la ville. Le roi chargea le bailli de Troyes et de Meaux de faire une enquête sur les avantages et les inconvénients de cette foire franche, le 10 octobre 1362  [14].

Si le Barséquanais semble avoir été épargné en 1370 par l'armée anglaise de Robert Knolles qui ne semble pas avoir dépassé Troyes et Saint- Florentin, il fut certainement ravagé par les troupes de Jean de Lancastre qui, débarquées à Calais en juillet 1373, traversèrent la Champagne d'Épernay à Brienne, menacèrent Troyes du 21 au 26 septembre 1373 [15], remontèrent la vallée de la Seine par Chappes, Bar et Gyé, puis par le Tonnerrois et le Bourbonnais regagnèrent la Guyenne [16]. C'est sans doute pour lutter contre le duc de Lancastre que Duguesclin et ses Bretons séjournèrent une quinzaine de jours à Isles et y firent presque autant de dégâts que les ennemis [17]. En juillet I380, le duc de Gloucester, comte de Buckingham, le plus jeune fils d'Edouard III, conduisit une expédition à travers la Champagne, mais sans dépasser Troyes.

La peste, la guerre et la famine laissèrent la région de Bar-sur-Seine exsangue. Il fallut diminuer la taille abonnée de 70 à 40 livres à Jully-le-Châtel. On ne comptait plus les maisons brûlées, les moulins détruits, les vignes "en désert". La maison forte de Polisy, "arse des Bretons", n'était pas encore reconstruite en I390. Une restauration partielle, grâce à la paix qui régna dans la région pendant une trentaine d'années, commençait à porter ses fruits lorsque la querelle des Armagnacs et des Bourguignons vint ramener les horreurs de la guerre.

 

II) Armagnacs et Bourguignons : Trente années de guerres civiles (1411-1441) 

 

L'ambition du nouveau duc de Bourgogne, Jean sans Peur, qui avait succédé à Philippe le Hardi en 1404 et l'assassinat du duc d'Orléans le 23 novembre 1407 déclenchèrent la guerre des Armagnacs et des Bourguignons. La région de Bar-sur-Seine pouvait d'autant moins rester à l’écart du conflit que Louis II de Châlon [18], comte de Tonnerre fut un des plus chauds partisans de Bernard d'Armagnac (beau- père de Charles d'Orléans) et que Philippe de Bourgogne, comte de Nevers, frère du duc Jean, possédait la Terre de Champagne (Chaource, Jully- le-Châtel, Isle)[19].

L'enlèvement, par le comte de Tonnerre, de Jeanne de Périllos, dame d'honneur de la duchesse de Bourgogne, fut le prétexte qui permit à Jean sans Peur de saisir les terres de Laignes, Griselles et Cruzy-le-Châtel, ce qui précipita le comte de Tonnerre dans le camp des Armagnacs. Il n'est pas dans notre propos de retracer les combats qui désolèrent  le Tonnerrois, mais si le village de Channes fut saccagé et l'abbaye de Molesme pillée, nous pouvons penser que le Barséquanais ne fut pas épargné. L'assassinat de Jean sans Peur à Montereau, le 10 septembre 1419 fut suivi de l'alliance entre le nou­veau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, et le roi d'Angleterre, Henri V, entraînant l'extension du con­flit.

Le désastreux traité de Troyes, le 21 mai 1420, ne ramena pas la paix. Une garnison anglo-bourguignonne occupa la capitale de la Champagne, dont le gouverneur, à partir de 1427, fut le Bourguignon Antoine de Vergy. Le 21 juin 1424, Philippe le Bon s'était fait céder par son beau-frère, le duc de Bedford, régent de France et d'Angleterre au nom du jeune Henri VI, la châtellenie de Bar-sur-Seine où il installa une garnison commandée par Jean de Dinteville[20]. De nombreux seigneurs bourguignons étaient possessionnés dans la région dont trois chambellans du duc Rénier Pot[21], maître de Lignières  et de Bernon, Jacques d'Aumont, seigneur de Chappes et Aimé de Choiseul[22], époux de la dame de Chacenay, tandis que Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne, s'apprêtait à acquérir Ricey. Si le château de Mussy était la propriété de l'évêque de Langres, Louis de Poitiers, tout acquis à la politique bourguignonne, celui de Gyé appartenait aux Rohan[23], partisans des Armagnacs. Le comté de Tonnerre qui s'étendait jusqu'aux rives de la Laignes, avait été donné par Philippe le Bon à sa soeur lorsqu'elle avait épousé en 1423 le comte de Richemont. Il était impossible que le Barséquanais échap­pât à la guerre[24].

La guerre commença vraiment en I429, lorsque Charles VII, poussé par Jeanne d'Arc, entreprit de bouter les Anglais hors de France. Le roi se rendant à Reims pour y être sacré, entra dans Troyes le 10 juillet 1429 et nomma Arnaud-Guilhem sire de Barbazan gouverneur de Champagne, tandis que les Armagnacs reprenaient l'offensive sur les confins du Tonnerrois, à Larrey. Barbazan, désireux de contrôler la haute vallée de la Seine, entreprit au début de l'automne 1429, le siège de Chappes, avec l'aide de 500 à 600 cavaliers aux ordres de Charles d'Anjou beau-frère de Charles VII. La garnison bourguignonne fut renforcée par une soixantaine d'hommes d'armes qui, trompant la vigilance des assiégeants, réussirent à pénétrer dans la place. Le maréchal de Bourgogne, Antoine de Toulongeon, rassembla tant à Châtillon qu'à Montbard, pour secourir Chappes, 4000 hommes dont la fine fleur de la noblesse bourguignonne avec le comte de Joigny, les Vergy et peut être un contingent d'Anglais. Pendant plusieurs jours, 800 chevaux gravement gastèrent et foulèrent la ville et chastellenie dudit Bar en novembre 1430[25]. I50 cavaliers séjour­nèrent à Bar même où ils auraient commis d'importants dégâts. Mais le rusé Barbazan refusa à trois reprises la bataille que lui offrait Toulongeon et fit même tomber dans une embuscade un contingent de Bourguignons. Toulongeon, battu le 13 décembre I430, dut se retirer à Châtillon. Jacques d'Aumont, seigneur de Chappes qui avait tenté une sortie, fut fait prisonnier, ainsi que les sires de Rochefort et de Plancy. Chappes capitula et les Bourguignons perdirent 60 seigneurs[26]. Barbazan confia à Jean de Chaumont le commandement de la garnison qu'il laissa à Chappes et partit guerroyer en Lorraine. Les soldats cantonnés à Chappes vivaient sur le pays qu'ils mettaient en coupe réglée, à tel point que les Troyens obtinrent de Charles VII la démolition des fortifications de la ville et du château de Chappes, ce qui fut fait en mars I432[27].

Jean de Dinteville, qui n'avait que 18 hommes en 1429 pour défendre le château de Bar-sur-Seine[28] acheta 4 grosses arbalètes d'acier et 2 de bois pour 22,5 Francs et 200 livres de poudre pour 60 Francs [29]. Le 1er décembre I429, il avait reçu 2000 traits puis le 15 décembre 25 lances, 600 fers de lances et 4 arbalètes[30]. Dès 1430, la garnison bourguignonne comptait 72 hommes d'armes et 56 hommes de trait tant à Bar qu'à Jully, mais les soldats ne pouvaient défendre que le château et la défense de la ville incombait aux habitants. Les troupes de Charles VII s'emparèrent de Jully et pendant quelques jours occupèrent la ville de Bar-sur-Seine où elles firent prisonnier Guillaume de La Tournelle, bailli de la Montagne (Châtillon), mais n'ayant pu prendre le château, évacuèrent la ville. Pour faire face aux dépenses militaires, les habitants furent autorisés par Jean de Dinteville à lever une aide d'1 maille (½  denier) par pinte de vin et par pain vendus au détail pour en employer le produit aux frais occasionnés par la défense de la ville. Les habitants durent même participer au guet et à la garde du château et obtinrent à ce sujet des lettres de non-préjudice car cette servitude était contraire à leurs lettres de franchises[31]. La campagne environnante était si peu sûre que le receveur de Bar dut payer 4 livres tournois pour les dépenses de 25 compagnons de guerre chargés de protéger les charretiers qu'on avait envoyé chercher du bois[32]. Une garnison bourguignonne occupait Chaource avec l'accord du comte de Nevers. Mussy au contraire était aux mains des troupes royales qui y étaient entrées par escalade dans la nuit du 11 au 12 mai 1431 et la garnison, commandée successivement par Gautier de Brussac et Tristan l'Ermite, faisait de fréquentes sorties, s'emparant de l'abbaye de Molesme, retenant prisonnier l'abbé de Pothières, détruisant le moulin de Gomméville et allant jusqu'à brûler Bouix à une lieue de Châtillon[33]. En l'absence du duc, retenu en Flandre, le conseil ducal à Dijon organisait la défense de la Bourgogne du Nord et renforçait la garnison de Châtillon, commandée par Philippe de Vaudrey.

 

Philippe le Bon ne pouvait perdre le contrôle de la  vallée de la Seine en amont de Troyes et pour maintenir les communications entre Châtillon et Bar-sur-Seine, il décida une opération de grande envergure. Une armée venue de Flandre devait rejoindre à Mussy les troupes bourguignonnes que rassemblaient à Semur, François de Surienne dit l'Aragonnais, Guillaume de Bauffremont[34] et le sire de Plancy. On paya 3 F. à un espion pour aller de Semur à Mussy espier les ville et chastel de Mussy  et rapporter des renseignements sur l'état de la place[35].

 Parti de Bohain, près de Saint-Quentin, avec 6000 hommes, Philippe le Bon traversa la Champagne. L'avant garde était commandée par Jean de Croy ; le duc et la duchesse, alors enceinte de Charles le Téméraire, suivaient avec le gros de la troupe ; le sire de Créquy commandait l'arrière-garde.

L'armée bourguignonne évita Reims, gagna Provins, Ramerupt où le duc se trouvait les 1er, 2 et 3 juillet 1433 et n'osant assiéger Troyes, vint le 6 juillet encercler Mussy où le rejoignaient les troupes venues de Semur. Le duc de Bourgogne logea à l'abbaye de Pothières[36], tandis que la duchesse s'installait à Châtillon. Le duc fit battre par son artillerie les murailles de Mussy. Désespérant d'être secourus et impressionnés par la puissance de l'armée ducale, les assiégés promirent de se rendre dans un délai de 8 jours s'ils n'avaient pas reçu des secours et, le 18 juillet I433, livrèrent Mussy au duc, non sans avoir monnayé leur départ. Le sire de Charny versa 725 livres aux capitaines en dédommagement de l'artillerie qu'ils laissaient[37]. Le duc laissa une garnison à Mussy et partit guerroyer dans le Tonnerrois. Comme il ne voulait ou ne pouvait conserver Mussy, propriété de l'évêque de Langres, il en fit raser les murailles par des maçons et charpentiers venus de Bar-sur-Seine, Gyé, voire Aignay- le-Duc et Baigneux-les-Juifs[38]. Jean de Dinteville, bailli et capitaine de Bar-sur-Seine  reprit également le château de Jully et versa 36 livres à diverses personnes qui lui avaient été aidans et conseillans à recouvrer le château de Jully [39].

Après une courte accalmie en 1434, la guerre reprit. En juillet 1435, Philibert de Vaudrey, venu de la région de Langres, traversa le Châtillonnais et le Barséquanais et s'installa à Jully-le-Châtel avec 62 hommes d'armes, 75 hommes de trait et 1 trompette. Il y était encore le 23 septembre tandis que Jacques d'Aumont maintenait une garnison de 20 hommes dans les ruines de Chappes et que Jean le Velu était installé à Praslin avec 10 hommes d'armes[40]. Mais le maintien de troupes bourguignonnes à la frontière nord du Barséquanais s'avéra inutile lorsque parvint la nouvelle de la signature, le 21 septembre 1435, du traité d'Arras entre Charles VII et Philippe le Bon. Ce dernier pour quitter l'alliance anglaise, obtenait entre autres, la confirmation du don de la châtellenie de Bar-sur-Seine que lui avait fait en 1424 le roi d'Angleterre.

Le duc de Bourgogne se hâta de licencier des troupes dont l'entretien était coûteux (3 Francs 5 sols par mois pour un homme de traits, 7 Francs 10 sols pour un homme d'armes, 15 Francs pour un écuyer, 30 Francs pour un chevalier banneret[41]). On se contentait de maintenir une garnison à Bar-sur-Seine et de lutter contre l'insécurité entretenue pendant 10 ans encore par des bandes irrégulières qui multipliaient les exactions. Ainsi Jean Bornibus, receveur des aides de Bar-sur-Seine, fait prisonnier alors qu'il se rendait à Dijon, dut verser une rançon de 80 saluts d'or[42]. Les Écorcheurs commirent maintes déprédations en 1440-1441. Le bâtard de Bourbon pilla Mussy qu'il quitta  le 18 décembre 1440 mais il ne profita pas de son butin car il fut pris et noyé à Bar-sur-Aube le 31 décembre[43]. Son compère Jacques de Cervole, petit-fils de l'Archiprêtre, sire de Vitry-le-Croisé fut gracié. Une bande d'Écorcheurs, sans emploi après le siège de Pontoise, ravagea les terres du chancelier Rolin à Gyé et a Ricey[44]. Les pillards se heurtèrent parfois aux paysans excédés et en mars 1445, les habitants de Vitry-le-Croisé furent inquiétés pour avoir molesté un homme d'armes de la compagnie du Dauphin. Les revenus du comté de Bar-sur-Seine furent donnés par le duc, de 1434 à 1442, à Pierre de Bauffremont.

A partir de 1445, le Barséquanais connut une trentaine d'années de calme ce qui permit de panser les plaies. Si le château de Bar-sur-Seine n'avait jamais été pris, la ville avait été pillée en 1432 et, si l'on en croit un document de 1445, elle n'aurait plus compté que 30 ménages laïques en raison des mortalités, pestilences et des grans guerres et divisions[45]. Que dire de Mussy pillé et repris en 1431 et 1433 et à  nouveau pillé en 1440. La région des Riceys avait été occupée pendant 8 jours par les 1800 cavaliers du Rucin, de Pierre Aubert et du bâtard de Beaujeu qui

 

« ont fait tous les maulx, dommaiges et oultrages qu'ilz ont peu, c’est assavoir de destruire et d'abatre entièrement molins, fours, pressaoirs et maisons tout par le pie, fauchier chenevières lins et tous blés et ardoir le tout ...et ont emporté les dits capitaines et gens de guerre de la dite terre de Ricey et d'autres appartenant audit Monseigneur le Chancelier plus de 600 saluts d'or ».

 

Ensuite les Espagnols de la compagnie du Dauphin, commandés par Sanche de Sarac, au nombre de 400, ont fait des dégâts évalués à 200 écus d'or, plus les soldats d'Antoine de Chabannes exigèrent une rançon de 40 écus, enfin Georges le Thore dit de la Bastille, préleva 45 écus d'or[46]. Il n'est pas de notre propos de retracer ici la restauration économique du Barséquanais sous la domination bourguignonne dans le cadre du bailliage récemment créé, tandis que s'achevait la Guerre de Cent Ans par la victoire de Castillon en I453. Mais l'accalmie fut de courte durée car l'inimitié entre le roi de France et le duc de Bourgogne ne faisait que sommeiller en raison de l'âge de Charles VII et de Philippe le Bon et la région de Bar-sur-Seine allait à nouveau souffrir lors des combats entre Louis XI et Charles le Téméraire.

 

III) Bar-sur-Seine dans la guerre entre Louis XI et Charles le Téméraire (I472- I477) 

 

Certes la délimitation des circonscriptions royales et ducales avait suscité des frictions entre 1445 et 1470, mais l'hostilité entre le roi et le duc a eu surtout pour origine la récupération par Louis XI des villes de la Somme, jadis cédées au duc, la duplicité de Louis XI et l'ambition effrénée et impa­tiente de Charles le Téméraire. Le bailliage de Bar-sur-Seine était enclavé dans les bailliages royaux de Sens, Troyes et Chaumont ; les Bourguignons ne pouvaient y accéder qu'en traversant les terres royales et le Barséquanais ne pouvait rester à l'écart des opérations militaires qui se déroulèrent de 1470 à 1477, d'abord en Mâconnais, Avalonnais et Charolais puis en Picardie en 1471 enfin en Auxerrois et en Champagne méridionale à partir de 1472[47].

Le duc de Bourgogne, alors retenu dans ses possessions septentrionales, chargea Antoine de Luxembourg, comte de Roucy, de se mettre à la tête d'une armée bourguignonne renforcée par un fort contingent alsacien et d'occuper le sud de la Champagne. La ville de Bar-sur-Seine abritait alors une garnison commandée par Guillaume de Dinteville, parent de Claude de Dinteville,  bailli de Bar. Une montre d'armes du 15 juin 1472, faisait état de 22 hommes d'armes, 129 cavaliers, 65 fantassins[48]. Les fortifications de la ville avaient été réparées aux frais des habitants auxquels Charles le Téméraire avait accordé en 1471, l'autorisation de lever un droit d'1 pinte sur 5 pour le vin vendu au détail, 5 sols par queue[49] de vin vendu en gros, 1 obole par pain et 2 sols  6 deniers par minot[50] de sel[51]. Du 30 septembre au 13 novembre 1472, les troupes bourguignonnes du comte de Roucy, parties de la région de Montsaugeon près de Langres, occupèrent la région comprise entre Laignes, Tonnerre et Montiéramey, menacèrent Troyes, détruisirent le village et le château de Jully, possession du comte de Nevers, alors rallié à Louis XI et occupèrent Chacenay[52]. C'est au cours de cette campagne que l'abbaye de Molesme fut en partie brûlée et que les moines durent payer 1300 à 1400 écus pour sauver ce qui restait et engager leurs joyaux. Seule l'inte­ven­tion de Milon de Grancey[53], sire de Larrey put empêcher les Allemands de terminer leur oeuvre de destruction[54]. Comme l'hiver approchait une trêve de 5 mois fut signée à Compiègne le 3 décembre 1472.

Les années 1473 et 1474 furent assez calmes dans le Barséquanais et Charles le Téméraire commit l'imprudence de réduire la garnison de Bar-sur-Seine où Jacques Pot, qui avait succédé à Dinteville, ne commandait plus qu'à 5 cavaliers et 6 fantassins[55]. En 1475, 1a guerre reprit sur l'initiative de Louis XI qui envoya des troupes attaquer la Bourgogne[56]. Probablement renseigné sur le faible effectif de la garnison de Bar, Louis de Balagny, à la tête des troupes royales rassemblées à Troyes, se porta brusquement sur Bar-sur-Seine dont il s'empara par surprise le 7 juin 1475. Il incendia la ville. Le château, où s'étaient réfugiés certains habitants, résistait encore lorsque Jacques Pot, son capitaine, doutant de recevoir des renforts accepta de négocier avec des parlementaires, mais au cours  des pourparlers, il fut tué d'une flèche dans l’oeil.  Un traître, Noslin de Bournonville, natif de Troyes, poussa les assiégés à se rendre, leur promettant la vie sauve. Malgré l'avis des notables comme Javelle et Ollivier, les bourgeois se rendirent mais les clauses de la capitulation furent violées et sans l'intervention de Louis de Balagny, ils auraient été brûlés dans la halle. Les habitants pour avoir la vie sauve, durent payer 18.000 livres et le château fut en partie détruit[57].

Les troupes royales remontant la vallée de 1a Seine, s'emparèrent de Châtillon le 15 juillet 1475, et occupèrent les vallées de la Laigne et de l'Armançon. Mais le Grand Bâtard de Bourgogne, fils naturel de Philippe le Bon, empêcha l'armée royale de pénétrer plus profondément en Bourgogne. Charles le Téméraire, occupé en Suisse puis en Lorraine, ne tenta pas de reprendre le comté de Bar-sur-Seine où l'insécurité  la plus totale régna, jusqu'à ce que la mort du duc le 5 janvier 1477 eût entraîné la réunion de la Bourgogne à la couronne et mis fin au rôle que pouvait jouer Bar-sur-Seine comme place forte à la frontière de deux provinces.

Ainsi se terminait une guerre qui durait depuis environ 120 ans ; elle laissait le Barséquanais exsangue, ruiné par les dévastations des soldats, par la peste et par la famine. Si l'on en croit les demandes de dégrèvement d'impôts, la ville de Bar-sur-Seine n'aurait plus compté que 20 ou 21 feux contribuables. On dut réduire la taille de 49 à 25 livres. En I476, il n'y avait plus de maire à Bar où ne demeurait aucun habitant susceptible de payer la jurée. Heureusement la région allait bénéficier de près d'un siècle de paix et retrouver dans la première moitié du XVIème siècle une prospérité qui dura jusqu'aux guerres de religion.



[1] E. Petit, Histoire des ducs de Bourgogne de la race capétienne, t. IX ; L. Ray, Episodes des XIVème et XVème s. dans la région des Riceys, Troyes 1922 ; J.Vernier, « Le duché de Bourgogne et les Compagnies dans la seconde moitié du XIVème s. », Mem Acad. de Dijon 1902, p. 219‑320 ; A. Chérest, L'Archiprêtre, épisodes de la Guerre de Cent Ans au XIVème s, Paris 1879 ; M. Belotte, La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen Age....Lille 1973.

 

[2]  Jeanne de Champagne ou Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel, est la fille d’Henri III, comte de Champagne et roi de Navarre. Elle est née à Bar-sur-Seine le 14 janvier 1272 (vieux style) ou 1273 (nouveau style, puisqu’au Moyen-Age, l’année commençait à Pâques). On peut aussi bien dire de Champagne que de Navarre.

 

[3] Le cardinal de Talleyrand-Périgord, successivement évêque de Limoges, d’Auxerre, et d’Albano, cardinal en 1331, légat du pape, mort en 1364, était fils d’Hélie VII, comte de Périgord

 

[4] De la famille des comtes de Neufchâtel en Suisse.

 

[5] La Chassaigne était une ferme entre Châtillon et Brion. Les Anglo-Navarrais s'engageaient à quitter la région et le duc de Bourgogne renonçait à les poursuivre.

 

[6] Le franc d’or frappé par Jean II et Charles V pesait environ 3, 8 grammes. On distinguait le franc à pied (le roi était représenté debout sous un dais) et le franc à cheval (roi galopant).

 

[7] Froissart, Chroniques, livre I, édition S. Luce, t. V, p. 184-185.

 

[8] Cargièrent = chargèrent, essilèrent = détruisirent, ardèrent = brûlèrent, ars et brui = brulé et consumé, estal = maison.

 

[9] M. Poinsignon, Histoire générale de la Champagne et de la Brie, t. I, p. 345.

 

[10] Selon Aimé Cherest, L’archiprêtre, épisodes de la guerre de Cent Ans au XIVème siècle, Paris, 1879. Arnaud de Cervole est né sans doute en Périgord au début du XIVème siècle. Il fut archiprêtre de Vélines (Dordogne, arrondissement de Bergerac) au diocèse de Périgueux. Homme de guerre cité dès 1352, il combat en Provence (1357-1358), arrive en Bourgogne en 1361, meurt en 1366. Il laisse de son mariage avec Jeanne de Châteauvilain, une fille Marguerite qui épouse un Dinteville, et un fils Philippe qui fut bailli de Vitry-le-François. Un de ces descendants, Charles de Cervole, époux de de Renaude de Mello, fut seigneur de Vitry-le-Croisé.

 

[11] Cf Petel, Les seigneurs de Ville-sur-Arce.

 

[12] Ce village détruit, aujourd’hui sur la commune de Rumilly lès Vaudes, était une possession de l’abbaye de Molesmes.

 

[13] Arch. Dép. Côte d’Or, 7H 761.

 

[14] Rouget, Recherches... sur la ville et le comté de Bar-sur-Seine, Dijon, 1772, p. I76-I77 et 182-I83, d'après l'original qui se trouvait aux archives de Bar. On ne sait pas si cette foire franche a été créée car il y avait déjà la foire de la Trinité appartenant depuis le XIIème s. au prieuré de la Trinité, situé près de l’église, sans doute actuellement l’emplacement du cabinet d’architecture Juvenelle et de la maison de Md Massin. Fondé au XIème siècle à l’époque ou les comtés de Tonnerre et de Bar étaient réunis ; il dépendait de l’abbaye Saint Michel de Tonnerre.

 

[15] Froissart, op. cit. t. VIII, p. XLVI note 1.

 

[16] Poinsignon, op. cit. t. I, p. 359-360.

 

[17] Arch. Dép. Côte d’Or, B 3856.

 

[18] La famille de Chalon-sur-Sâone a possédé le comté de Tonnerre de 1308 au milieu du XVème siècle. Louis II de Chalon, comte de Tonnerre, fut tué à Verneuil en 1424. Le comté de Tonnerre qui avait été uni au comté de Bar-sur-Seine au Xème et XIème siècle, s’étendait jusque dans la vallée de la Laigne. Une partie de Ricey relevait du comté de Tonnerre

 

[19] J. d'Avout, La querelle des Armagnacs et des Bourguignons.

 

[20] La généalogie de la famille de Dinteville : cf. Roserot : introduction du Dictionnaire de la Champagne Méridionale.

 

[21] La famille Pot est originaire du Berry, installé en Bourgogne. Rénier Pot est le père de Jacques Ier Pot (mort en 1458), lui même père de Jacques II mort à Bar en 1475.

 

[22] La famille de Choiseul est étudié par Gilles Poissonnier : t. I des origines au XVème siècle, paru. Le tome II (XVIème –XVIIIème siècle) est à paraître en mai 2000.

 

[23] Les Rohan descendaient des ducs de Bretagne en ligne féminine (peut être masculine). La seigneurie de Gyé est entrée dans la maison de Rohan à la fin du XIVème siècle, à la mort de Blanche de Navarre, veuve de Philippe VI, dont la sœur et héritière, Jeanne de Navarre, avait épousé Jean Ier de Rohan. Il y eut une branche des Rohan dite «Rohan-Gié».

 

[24] M. Belotte, « Les opérations militaires dans la vallée de la Seine, aux confins de la Bourgogne et de la Champagne de 1429 à I435 », Cahiers d'Histoire militaire, n°3, p. 1O1-116.

 

[25] Arch. Dép. Côte d’Or, B 3023 f° 26 v°.

 

[26] Dom Plancher, Histoire ....de Bourgogne, t. IV, p. 142 et Chronique d'Enguerran de Monstrelet, livre II, par. LXXXV éd. Douet d'Arc, t. IV, p. 385-386.

 

[27] A. Roserot, « Episodes de la Guerre de Cent Ans à Troyes », Mém. Soc. Acad. Aube, 1896, p. 119-129.

 

[28] Arch. Dép. Côte d’Or, B 1643, f°117 r° v°.

 

[29] Arch. Dép. Côte d’Or, B 11865 f° 93 v°.

 

[30] Ibid. f° 30 v°.

 

[31] L. Coutant, Histoire ...Bar-sur-Seine, p. 261-262.

 

[32] Arch. Dép. Côte d’Or, B 3022/2 f°25 v°.

 

[33] Arch. Dép. Côte d’Or, B 11942, lettres 90, 92, 101, 102 - B 4061 f°10 r° et B 4061 f° 9 r°.

 

[34] Bauffremont (Vosges) = cette famille est encore représenté de nos jours par le duc de Bauffremont. Elle a possédé le château de Brienne au XIXème et au début du XXème siècle.

 

[35] A. D. C. d. O. B 1652 f° 122 v°.

 

[36] Une miniature montrant le duc de Bourgogne sortant de l'abbaye de Pothières se trouve à la B.N. ms . fr.  9087 f° 152 v°; publiée par Scheffer, Gazette des Beau Arts, 1891, p. 290.

 

[37] Bossuat, Perrinet Gressart...p. 208.

 

[38] Arch. Dép. Côte d’Or, B 4063 F° 9 r° et B 11807.

 

[39] Arch. Dép. Côte d’Or, B 3022/3 f° 24.

 

[40] Arch. Dép. Côte d’Or, B11807 montres d'armes.

 

[41] Chevalier portant bannière. En général, c’est un seigneur assez important commandant à plusieurs dizaines de soldats.

 

[42] Arch. Dép. Côte d’Or, B 3024/2 f° 10 v° ; il fut indemnisé en 1438 par le duc. Le salut d'or pesait 3,46 g

 

[43] J. de Fréminville, « Les Ecorcheurs », Mem. Acad. Dijon, I887, p. 136-137 et A.Tuetey, les Ecorcheurs, t. I, p. 76-79; Alexandre de Bourbon était fils naturel du duc Jean Ier

 

[44] Arch. Dép. Côte d’Or, B 11809 et B 11880

 

[45] Arch. Dép. Côte d’Or, B 11509

 

[46] Arch. Dép. Côte d’Or, B 11880

 

[47] J. Robert de Chevanne, Les guerres en Bourgogne de 1470 à 1475.

 

[48] Arch. Dép. Côte d’Or, B 11813.

 

[49] Une queue vaut deux muids soit environ 447 litres.

 

[50] Le minot pesait 96 livres soit environ 47 Kg si l’on évalue la livre à 489 grammes.

 

[51] B.N. ms. fr. 5995 f° 235 r° 236 v°.

 

[52] Arch. Dép. Côte d’Or, B 11948 f° 267 v°.

 

[53] La famille de Grancey-le-Château (Côte d’Or) était une des plus puissantes de Bourgogne. Une de ses branches possédait le château de Larrey (entre Châtillon et Laigne) au XIIIème-XVème siècle.

 

[54] Arch. Dép. Côte d’Or, 7H 10 (cart. 145), f° 272 r° v°. L'écu d'or pèse 3,40 g.

 

[55] Arch. Dép. Côte d’Or, B 11843.

 

[56] J. Robert de Chevanne, op. cit. p. 210- 211, et Michel Belotte, La région de Bar sur Seine…, p. 230-231.

 

[57] B.N. ms. Fr. 5995 f° 223 v° et Rouget, op. cit. p. 81-84.

 


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