Thieffrain, Un village en Champagne

 

Conférence de Mme Simone Lambert

 

 

 

A Thieffrain depuis 1954, Simone LAMBERT y a recueilli nombre de témoignages sur les événements, drôles ou dramatiques, dont les précédentes générations furent les témoins et qu'elle nous transmet en partie dans son ouvrage "Thieffrain, Un village en Champagne". Elle nous a livré quelques-unes de ces savoureuses anecdotes de village au cours d'une sympathique causerie, le 19 avril dernier. 

“ En cherchant dans les archives de l’évêché et dans celles du Département, j'ai été piquée par le virus de la recherche. Les archives municipales sont vraiment un trésor à consulter. De plus, comme un très bon climat régnait à Thieffrain, j’avais porte ouverte chez tout le monde et j’ai commencé à interroger les vieilles personnes. Elles m’ont raconté leur jeunesse, elles en étaient d’ailleurs ravies ! toutes ces personnes avaient 75, 80 ans et plus, et certaines avaient même écrit leur journal. C’est ainsi que j’ai appris des tas de choses sur la vie d’un village. C’était vraiment une mémoire vivante. Voilà comment à commencé l’histoire de mon livre. J’ai cherché à faire un lien entre les anecdotes que j’ai pu glaner, l’histoire de la Champagne et l’histoire de France. J’ai pu remonter jusqu’à l’an 285. En effet on a retrouvé sur le finage de Thieffrain une monnaie de Dioclétien. Les origines de mon livre commencent là. Puis j’ai suivi au travers des guerres comment ce village s’est bâti, comment les gens se sont manifestés... J’ai fini par publier cet ouvrage à compte d’auteur. (1500 pour une première parution puis 500 d’une deuxième fournée.)Les gens m’ont raconté bien sûr ce que faisaient leurs parents, leurs grands-parents, comment on faisait la culture autrefois, les recettes de cuisine, comment on vivait en période de paix mais aussi en période de guerre.

Ainsi, pendant les batailles napoléoniennes de la Rothière, Thieffrain était une base de repos pour tous les chevaux. Certains venaient se faire soigner mais beaucoup mouraient. Thieffrain était donc un cimetière de chevaux. Le tétanos est dans le sol à cause de ce cimetière. Le dernier cas de décès par le tétanos eut lieu en 1979. J’ai alors pris sous mon autorité de faire vacciner toute la population. Surtout les femmes, parce que les hommes, à ce moment là, allaient au régiment et se faisaient donc vacciner. Bien avant ça, il y eut l’épidémie de choléra qui fit beaucoup de victimes ( juin-septembre 1854).

            La commune avait aussi des problèmes de circulation. En date du 9 février 1864, un arrêté de police fut pris par le Maire :

Article 1 : Les moutons auront pour parcours la voie aux Vaches, les Ouies, le ru Grosjean.

Article 2 : les vaches auront pour parcours tous les rus et le ru Marie.

Article 3 : Les oisons auront pour parcours la montée de la ruelle Bricon, la voie Fosse-Renard, la montée de la route de Bouchot. Ils ne pourront circuler qu’à partir (souligné) de la rue du Bas, que (souligné) de la rue du Pré Billé, à la rivière et dans la rue du Haut, que (souligné) depuis le pont du Val Binet jusqu’en Bouchot. ...

Comme beaucoup de communes de l’Aube, nous avons eu des séquelles de guerre. Des gens de notre village ont donné leur vie pendant les guerres de 1870, de 1914 et de 1939. Pendant cette dernière guerre, le village eut un fusillé et sa maman fut déportée à Dachau. Une compagne de déportation a écrit un journal, sa fille me la prêté. La guerre d’Indochine prit encore un jeune homme au village. Je me suis arrêtée à cet événement. J’aurais pu continuer jusqu’à la guerre d’Algérie mais le livre ayant été publié en 1991, cela supposait de parler de choses encore sensibles à ce moment là.

Il n’y eut pas que des moments aussi dramatiques dans les propos de mes administrés. Par exemple, l’un des instituteurs de Thieffrain, vers 1900, était très sévère. A tel point que, pendant les vacances, quand il était sur le banc de la mairie, les gosses qui se promenaient se faisaient attraper et se voyaient demander leur cahier de vacances. Les gosses prirent l’habitude de passer par les chemins de derrière !  Nous eûmes aussi une institutrice qui est restée 33 ans. Elle a formé des générations de gens avec amour.

Il y eut des prêtres énormément dévoués, au moment du choléra notamment. On a eu la chance d’avoir au moins 4 ou 5 prêtres très proches des gens. Par exemple, il y en avait un qui était chasseur. Après sa partie de chasse, quand les chasseurs se réunissent pour le bilan de la chasse, (car les chasseurs ne boivent pas bien sûr !) au moment où on lui proposait un verre, notre curé répondait : «Non, d’abord je vais dire ma messe» Les chasseurs pas forcément clients de la messe, par respect, attendaient que le curé ait fini sa messe avant de commencer leurs agapes.

Je peux vous parler aussi d’un autre curé, l’abbé Dollat. Nous avions à Thieffrain un vieux monsieur appelé Riquet. Il était plutôt mangeur de curé. Il prit, un jour, un coup de fusil dans l’épaule. L’abbé Dollat vint le voir : «Je n’ai pas besoin d’un curé, je ne suis pas en train de mourir !». L’abbé repartit. Quelque temps après, il revint le voir et lui dit : «J’étais infirmier quand j’étais soldat, alors si tu as besoin de moi, tu me fais signe». «Je te le dirai, mais tu ne viendras que pour mon enterrement, pas avant.» Il lui rendit visite quand même régulièrement. Un beau jour, il le surprit en train d’essayer de se raser. Droitier et blessé justement de ce côté là, l’affaire ne se présentait pas très bien. «Avant que je reparte, laissez-moi vous aider, vous n’êtes quand même pas beau, vous le voyez bien. !» Il le rase, et à la fin il le persuade de lui laisser faire son pansement : Les asticots rongeaient la plaie. Riquet survécut à cette histoire. Il ne reculait jamais devant une bouteille. Un jour, il commanda son cercueil au menuisier de Beurey. En allant prendre livraison, il avait bien arrosé l’événement. Heureusement le cheval connaissait bien la route du retour. Mais il arriva devant chez lui, parfaitement endormi et allongé dans son cercueil. Imaginez la tête de son épouse !

J’ai hérité, quand je suis arrivée dans la commune d’un climat qui avait été mis en place par les prêtres et par les instituteurs, et cela, sans qu’il soit question de politique ou de religion. C’était une fraternité. Arrivée à la mairie en 1969, je me suis amusée à rassembler tous ces gens. Comme nous avions à Thieffrain les établissements Breton, cette entreprise nous ramenait à l’époque de la taxe locale. En 1969, il y avait 14 millions dans la caisse. C'était pour l'époque une somme importante. Nous réalisions des bals, des carnavals, des tas de choses. Nous les faisions dans un café. On était entassés comme des lapins mais on s'amusait. On se déguisait, on faisait du théâtre. J’ai donc décidé de faire une salle des fêtes car on en avait besoin. Ouh la la, j’en ai entendu ! Je gaspillais les sous! On a fait quand même cette salle et elle fonctionne toujours.

J’ai pensé qu’un blason constituerait un élément décoratif, et ce sans prétention, sans références héraldiques... Au fond il y a le soleil qui illumine l’horizon symbolisant le climat qui régnait dans la commune, rencontre fraternelle dans l’amitié et dans la joie. L’enclume représente la forge des établissements René Breton, pôle d’activité du machinisme agricole à Thieffrain depuis 1822. La charrue représente les agriculteurs, les sillons symbolisent l’action de convergence vers un même but, grâce à l’esprit d’équipe qui existait et la corne d’abondance n'est pas, comme on pourrait le penser, un signe de richesse matérielle des habitants, c’est le symbole de l’abondance des bonnes volontés dévouées, désintéressées, qui ont œuvré à mes côtés pendant tant de décennies, créant ainsi un art de vivre : partager, donner, accueillir, en un mot aimer. Là est la vraie richesse de notre village. Voilà l’explication du blason qui figure aussi sur la couverture de mon livre.

J’ai assisté à la première vente de tracteurs aux entreprises Breton (ancienne entreprise Maître). Une année ils en vendirent 50. Thieffain vivait avec cet atelier de fabrication et de réparation de machines agricoles. Il y avait beaucoup d’ouvriers et une ambiance extraordinaire. Au café juste à côté, qui était un peu le bureau annexe de M. Breton, il y avait beaucoup de convivialité. Cet homme avait eu, au cours d’un accident, la main coupée. Ce n’était pas l’homme à baisser les bras. Il allait livrer ses socs de charrue à la gare de Vendeuvre, laçait ses chaussures tout seul. Il a travaillé comme un forcené dans son entreprise, la développant beaucoup, s’adaptant à tous les matériels nouveaux. Être forgeron avec un seul bras, il fallait le faire !

Un autre personnage savoureux de la commune était surnommé Supplice. Son vrai nom était Léon Drouilly. Il labourait avec un cheval du nom de Gamin. Tous les deux avaient un âge déjà bien avancé mais ils continuaient à travailler les champs ensemble. Le soc de la charrue traçait le sillon. Quand Gamin avisait une touffe d’herbe bien tendre à sa droite ou à sa gauche, il partait immédiatement dans cette direction emmenant tout son monde ! Le laboureur, sans jamais se fâcher élevait la voix en disant : «Ah ! ça n’ira pas, Supplice !». Et d’une main peu autoritaire il ramenait son cheval... qui recommençait quelques mètres plus loin.

Je me passionne en ce moment pour l’histoire de l’église, sous le patronyme de St Mammès. Il est représenté tenant ses boyaux dans ses mains. Il a, à ses pieds, un lion. St Mammès aurait prêché la bonne parole. Il fut arrêté, on le mit dans une prison. Il s’est évadé. Repris, il fut soumis à diverses torture dont il réchappa à chaque fois. Ce lion représenté avait été lâché afin qu’il dévore St Mammès mais il se coucha à ses pieds. Ses bourreaux finirent par l’étriper. D’où sa représentation. La légende dit que les gens de Thieffrain en voulaient aux gens de Magnant. Parce que le finage de Magnant arrive aux portes de Thieffrain. St Julien de Magnant déclara qu’il étriperait le prochain habitant de Thieffrain qu’il surprendrait sur le finage de Magnant. St Mammès ne tint aucun compte de cet avertissement et St Julien qui le surprit, l’enfourcha. Il y a d’ailleurs une contrée sur notre finage qui s’appelle «le tripier». Voilà la légende de Thieffrain, la légende du «tripier».

J’avais pour m’aider dans ma tâche de maire un très bon conseil municipal, en qui j’avais confiance et à qui je pouvais confier des responsabilités. J’avais hérité d’un pays soudé et j’ai voulu le laisser aussi avec cette belle entente. Nous avions travaillé à 4 communes ensemble : Thieffrain, Beurey, Magnant, Villy-en-Trodes. A un moment donné, on nous a demandé de faire une communauté de commune. J’avais dit non car je trouvais que c’était un mariage sans possibilité de divorce. On ne l’a donc pas fait. Mais cela ne nous a pas empêché de travailler depuis 1969 en commun. Cela fonctionne toujours et très bien. Nous avons toujours voulu garder notre indépendance. Nous sommes la république de Thieffrain, si je puis dire. Rien ne nous lie, aucun contrat. Pour notre cantonnier intercommunal, chaque commune paie les frais communs divisés par quatre. Le Préfet nous dit que cela n’est pas tout à fait légal mais il ne nous oblige plus à signer ce contrat depuis que nous avons menacé de démissionner tous ensemble. Cela marche toujours comme cela. Nous sommes gaulois que diable !

 Ainsi s’inscrit l’histoire. J’ai noté dans 4 gros volumes tout ce que j’ai fait depuis que j’ai occupé la place de maire. J’y ai inscrit également tout ce qui s’est passé dans le village. Il va falloir que je mette cela au propre car je n’ai plus cent ans à vivre. "

  

 

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