BAR SUR SEINE AU MILIEU DU XVIIèmee SIÈCLE.

Extrait du manuscrit de Jacques VIGNIER

Jacky PROVENCE

 

 

(B.N. ms.fr.5995).

 

Jacques Vignier fut l’un des historiens de Bar-Sur-Seine les plus utilisés, copiés, les copies recopiées, les études aboutissant souvent à une déformation ou une extrapolation de la source originale, d’autant qu’il ne fut jamais repris ou utilisé dans son intégralité. Son manuscrit 1 est l’un des plus précieux, du fait de la rareté de sources et d’archives anciennes concernant Bar-Sur-Seine. Ce manuscrit, après une préface et des premières parties bien rédigées, se présente ensuite comme un carnet de prise de notes, celles-ci classées chronologiquement, avec des mentions dans les entre-lignes et dans les marges, ajoutant et compilant toujours plus de détails au fur et à mesure des lectures, dépouillements et renseignements qu’il avait pu obtenir. Il avait même pris le soin de noter les références de ses sources, cependant très abrégées voire codées, et d’une écriture très peu lisible.

Ce manuscrit fut sans aucun doute une des bases de travail de Lucien Coutant, il l’avoue lui-même dans la préface de son Histoire de la ville et de l’ancien comté de Bar-Sur-Seine. Il n’en a cependant pas exploité la totalité, se réduisant « aux seuls passages appuyés de preuves irréfutables ». Coutant n’accorde pas toute sa confiance au Révérend Père Jésuite qui pourtant avait pu consulter une grande quantité de textes originaux depuis disparus. De plus, Coutant utilise surtout les passages qui répondent essentiellement à son imaginaire romantique, laissant ce qui pourrait nuancer ou mettre en doute son récit.

Retranscrite dans son intégralité, cette description de Bar-Sur-Seine par le R.P. Vignier nous permet de lire d’un œil nouveau ce qui a pu être écrit précédemment. Un aspect intéressant est celui de la taille de la ville, que beaucoup d’auteurs ont trop vite jugée plus importante au Moyen-âge que par la suite. Jacques Vignier affirme dans un premier temps que la ville eut une muraille moindre. Puis il avance qu’indubitablement elle avait été beaucoup plus grande en étendue, enfin le Jésuite termine subtilement en semant le doute sur la véracité de cette affirmation. D’ailleurs la seule référence à Froissart est-elle une « preuve irréfutable » ? Ne faut-il pas voir en l’affirmation que Brocard de Fenestrange en 1359 ait brûlé neuf cents bons hôtels, un chiffre symbolique, voulant signifier un très grand nombre, plutôt qu’y rechercher un compte exact, procédé rhétorique d’utilisation courante à cette époque  ? Enfin, pourquoi vouloir faire absolument de l’église de Cerey une paroisse de la ville et non d’un village, par la suite déserté, indépendant de la ville. Si c’était le cas, Bar-Sur-Seine aurait intégré de ce fait la maladrerie ou léproserie, bâtiment que l’on construisait en dehors des villes.

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Antiquitez, Recherches, Curiosité Historique de la ville et du comté de Bar-Sur-Seine.

Livre II de l'Histoire des Ambares, qui est le IX de l'histoire générale du diocèse de Langres, contenant l'histoire particulière de la ville, du comté, et du doyenné de Bar-Sur-Seine.

 

Préface : présentation de la ville.

 

F°10 v°

Bar-sur-Seine est à présent une petite ville quarrée en parallélogramme, est advisé plus longue que large quasi de moitié, toute bastie de bois, à la façon des autres villes de Champagne où la pierre manque, ne paroissant à ceux qui y passent avoir qu'une rue qu'on nomme "a grande", tenant depuis la porte qu'on nomme "de la maison dieu", et qui regarde la Bourgongne et le midy, jusques à l'opposé, nommée "de Courbevau" (en latin curra vallis), par où l'on tire à Troyes allant droit entre le nort et le couchant 2. Le mauvais pavé et le grant passage des charettes et des coches sont causes qu'encore que de temps en temps, on repave cette rue. Elle est pour l'ordinaire dépavé et fort sale, généralement en automne et en hyver ; les autres rues, moins passantes, n'estant pas si vilaines, et toutes ayant cela de commun qu'elles sont droittes, mais la plupart, peu remplies et pauvres de fort mauvais, avec deux grands vuides près du vieux marché, qu'on appelle "la vieille hale", et l'autre des "hirondelles" 3.

Il n'y a qu'une église paroissiale, assez belle, et assez grande, souz le titre de S. Etienne bastie a un bout de la ville sur le fonds du vieux prieuré dit de la Trinité dont la maison subsiste de coin tout joignant, mais sans cloistre. Il y a dedans nombre de chapelles, la plupart fondées, bien que faiblement, desquelles la plus belle est celle du S.Sépulcre, toute d'excellente sculpture, ayant une cloche particulière au dessus, et au devant quantité de figures, que les huguenots prindrent plaisir de casser durant les troubles et les désordres du siècle dernier passé 4.

Outre cette église est celle des religieux maturins à la croix rouge et bleüe, joignant laquelle est un vieil hopital fondé par les anciens comtes, et se nomme la Maison Dieu.

De plus il y a tout au milieu de la ville une chapelle qualifiée de la Passion, bastie aux frais des sieurs de Menant, où l'on voit partout leurs armes, mais sans dot comme sans obligation d'y faire aucun service. Les chanoines de la chapelle du château y ont célébré quelques années le service divin, au grand soulagement de ceux du voisinage qui sont tout éloignés de la grande église, mais depuis quelques temps, ils l'ont quittée de l'assemblée pour dire la messe et psalmodier dans la chapelle cy dessus descrite du S.Sépulcre.

Dans un autre quartier, dit de la vieille hale, est une petite chapelle, comme un hermitage, sous le titre de Ste Cire, et tout au près est le joly monastère des religieuses ursuline, fondé en 162.5, ainsy que nous dirons, parlant des choses advenues en ce siècle là.

Au dessus de la ville, sur la montagne joignante qui est à l'occident, se voyoit autrefois le chasteau des comtes, duquel il ne reste d'entier que deux tours qui servent de closture à la ville de ce costé là, avec une autre au-dehors, demy démolie, qu'on appelle la tour au Lyon, à cause des armes des anciens comtes qui estoient au-dessus 6.

F° 11 r°

Comme ce chasteau a esté démoly auparavant que nous fussions au monde, il nous faut rapporter sa structure à ceux qui l'ont veu et qui ont pris la peine de le descrire. Voicy ce que feu M. Jean de l'Ausserois, de son temps Procureur du Roy de cette ville en a laissé dans un mémoire, que son petit fils à présent (1655) prévost, en a mis entre les mains, séparé du reste de son livre de "Recherches" dont je parlerais 7 :

 

« Sur le bout, et à l'extrémité d'une longue pointe ou langue de terre, ez limites et confins de la duche de Bourguongne, et du Comté de Champagne, a sept lieües de Troyes, sur le grand chemin royal, par lequel on va coustumièrement de Dijon à Paris, se voyent les mazures et les ruines d'un vieil chasteau, autrefois la maison, et demeur des princes, comtes et seigneurs héréditaires de Bar-Sur-Seine. La forme et plant de cette place est triangulaire, de celles que les géomètres appellent Isocèles, de la quelle deux costez sont plus longs que le troisiesme. Elle contient en sa longueur cent soixante pas, ou environ, et en la plus grande largeur quatre-vingts. L’assiette en estoit non seulement agréable, mais encore très forte et presque imprenable, de façon que c’estoit anciennement le boulevart et la forteresses de tout le pays. Cette place avoit du costé de l’Occident un grand et large fossé taillé dans le roc, et du costé de l’orient , où les bastiments avoient leur aspect, c’est une pente très roide, qui paroist un précipice à ceux d’en hault, ce qui estoit encore fortifié de sept grosses tours en l’une desquelles est aujourd’hui l’hosloge, et servoit autrefois à la porte 8,…

F°11 v°

… opposée à celle de la rivière Seine, qui est la troisiesme de la ville. De tous les bastiments, qui y estoient, il ne reste que la chapelle, contenant vingt cinq pas en longueur, et douze de largeur, dédié à S.Georges. La bassecourt du chasteau, toute quarrée, ayant de chaque face quatre-vingts pas, paroissoit une seconde forteresse, estant environnée de long fossez, creusez dans la roche, comme ceux du chasteau, de son costé, et de cette court on entroit dans le parc, puis dans la garenne voisine. Au pied de cette place est la petite ville de Bar-Sur-Seine, occupant en largeur l’espace qui est entre la montagne et la rivière ».

 

Voilà ce qu’il nous a laissé par escrit, comme il l’avoit veu. Il ne reste maintenant personne qui en puisse dire autant, ce qui demeuroit lors que l’autheur escrivoit cecy, ayant esté bientost après demoly, comme le reste, par l'ordre du Roy, a ce que j'ay appris.

Sur quoy est à remarquer que les chanoines ou chappellains officiaux en cette chapelle de S.Georges n’ayants plus de logement la haut, et se sentant tres incommodez d’y aller faire le service, ne furent pas beaucoup déplaisant qu’on leur assignast pour cet effect une autre place dans la ville. Mais pour achever utilement et splendidement le dessein du transport, il faudroit qu’une puissance telle qu’est celle de la princesse - Dame de bien - accreust la fondation de ce petit nombre de chanoines, réünist a leur corps la cure de S.Estienne, pour en faire un doyenné, en desdommagement dans les interessez, et fit establir…

F°12 r°

…une collégiale dans cette église paroissiale, de la manière que cela c’est fait depuis deux cents ans dans Chaumont par l’industrie et le pouvoir d’un particulier ecclésiastique du lieu, officier du pape.

Nonobstant ce qui a esté dit, il est indubitable que la ville de Bar-Sur-Seine a esté au temps passé beaucoup plus grande et plus peuplée qu’elle n’est à présent, non pas en circuit de murailles que je tiens plustost avoir esté moindre, mais en estendue, deçà et delà la vieille partie de la ville qu’on appeloit le chasteau, différent de la place que nous venons de dépeindre, cela pourtant ressemblant davantage à un faubourg ou à un camp comme n’estant fermé que de terrasses et de pâlis (manque de pierres) qu’à une ville 9. Ce que nous en rapporterons sur les années 1… et 1… en l’une desquelles Froissard, historien en ce siècle là, escrit qu’il y eut huit cent bons hostels bruslés, en sera la preuve, outre les vestiges qui en demeurent tant en la vieille église de Cerey, qui est de présent à un quart de lieüe des portes, du costé du Nort ; et dans un [vau] de ville, ou vieux dictuin qui porte que :

 

« La grand’ville de Bar-Sur-Seigne,

Close de pâlis et de Seigne,

A fait trembler Troye en Champagne ».

 

Il est vray que l’on peut prendre ce dictuin à contrepoil et par raillerie ; mais nous verront plus bas les ensuivant, Bar-Sur-Seine est appellée grande ville, toutefois aujourd’huy il n’existe pas six cents maisons tant bonnes que meschantes.

 

Jacques VIGNIER

& Jacky PROVENCE

Notes : 

 

1. B.N. ms.fr.5995, volume de 257 feuillets, plus le feuillet 180 bis; le feuillet 254 est blanc.

 

2. Coutant voit une quatrième porte appelée Cournebaux, qui aurait été celle qui séparait la ville au niveau de la Rue des Fossés et où aboutissait la muraille crénelée descendant du château. N’aurait-il pas fait une erreur de transcription et une confusion ? Jacques Carorguy nomme « Corbenaulx » cette muraille crénelée qui descend depuis la tour en demi-rond du château (dans Mémoires, 1582-1595, Édition de E.Bruwaert, Paris 1880, p.65), et rien ne permet d'affirmer qu'il y eût une telle porte.

3. La représentation faite par Duviert en 1609 montre parfaitement ces « vides », en fait des jardins enceints dans la muraille de la ville. Ceci n’avait rien d’exceptionnel et se retrouvait dans un grand nombre de ville dont Troyes, en particulier dans le quartier Saint Jacques. Ces vides se retrouvent encore dans le plan cadastral de 1835.

 

4. Ce sont les seules mentions des exactions huguenotes que nous avons pu trouver dans l'église Saint Etienne. Je n’ai jamais pu retrouver les sources qui permettraient de confirmer le fait que les huguenots aient brisé des vitraux ou mis le feu aux échafaudages de l’église, interrompant pour le reste du XVIe siècle sa construction. Le Père Jésuite, d’ailleurs, aurait-il omis de telles déprédations, que ce soit dans sa préface ou le corps de son manuscrit ? D’autres éléments peuvent nous permettre d’infirmer ces dires. En effet, les balustrades de pierre se trouvant dans la galerie supérieure de la nef portent les lettres LBD entrelacées, initiales de Louis de Bourbon, prince des Dombes, comte usufruitier de Bar-Sur-Seine de 1561 à 1582, c’est à dire pendant les guerres de religion. De plus les spécialistes s’accordent à penser que les vitraux des fenêtres hautes de la nef dateraient du dernier tiers du XVIe siècle, c’est à dire aussitôt l’achèvement des fenêtres par les maçons. Ces éléments permettent bien de croire que le chantier de l’église ne se serait pas interrompu à partir de 1562, mais au contraire s’est poursuivi ; tout au plus a-t-il pu être ralenti.

 

5. Vignier semble ignorer la date exacte, aussi ne met-il que la dizaine. En fait cette fondation est de 1610.

 

6.  Si l’on suit bien Vignier, la muraille qui surplombe la ville a été préservée de la destruction, lui servant de « closture » à cet endroit. Il semblerait donc qu’en bas de la côte, au niveau du château, il n’y ait point de muraille comme au sud de « corbenaulx ». D’autre part, la « tour au Lyon » est au–dehors de cette muraille et « demy démolie ». Ainsi cette tour ne serait pas la tour de l’horloge comme il a toujours été dit à la suite de Coutant, mais plutôt le donjon quadrangulaire, siège de la puissance seigneuriale et comtale.

 

7.  Une date peut être avancée à cette description. En effet, dans le manuscrit de Jacques Carorguy, entre le folio 29 verso et le folio 30 recto, une petite note sur une petite feuille de 110 x 140 mm a été ajoutée extraite des manuscrits « De Laussoirroy » ajoutant que ce dernier « finy en 1591 ». Ceci expliquerait la facilité avec laquelle Charles de Choiseul-Praslain s’était emparé du château le 30 avril 1591 : le château était alors en grande partie ruiné.

 

8.  À cette date, la tour de l’horloge ne servait-elle plus de porte ? Avait-elle été déjà murée ? Ou bien la baie se trouvait-elle sans portes ? Lors de la prise du château par Choiseul-Praslain, les hommes purent se glisser au pied du château, se trainans à l’endroict de la seconde porte, sans qu’il soit évoqué une porte ou une quelconque difficulté au niveau de l’horloge (B.M.Troyes, ms 2426, f° 40 v° et f° 41 r°).

 

9. Pourrait-on identifier ce « chasteau » à peut-être une ancienne motte féodale, que rappel de ce côté le toponyme « la Motte Noire », qui servit ensuite de protection à la ville à ce niveau ? Un peu plus tôt, Jacques Carorguy, dans ses mémoires, évoquait « les fortifications de la muraille de la Mothe », B.M.Troyes, ms 2426, f° 25 v°.

  

 

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