PIERRE POUPO

Amitié, fidelité et poésie

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Résumé de la conférence donnée à Bar-sur-seine le 16 décembre 2001 par

Anne Mantero

 

 

 

L' église Saint-Etienne conserve le souvenir de la famille POUPO. Pierre POUPO est né à Bar-sur-Seine vers 1550-52, issu d'une famille de marchands aisés. Son père est probablement le donateur du vitrail de l'église. Après des études de droit, Pierre exerce la fonction d'avocat au bailliage.

Inconnu du public, Pierre POUPO n'est pas un poète négligeable. Dans son œuvre se mêlent les références aussi bien aux lieux qu'aux événements de la vie publique ou privée. Des érudits suisses ont étudié les sonnets commémorant des épisodes marquants de la guerre entre Genève et le Duché de Savoie.

Un seul ouvrage de POUPO est parvenu jusqu'à nous, produit dans la maturité : La Muse Chrétienne, dont les premiers poèmes datent de 1585 et ont été publiés quelques années plus tard grâce au soutien du pasteur genevois Simon GOULART, rencontré en Champagne près de Wassy.

En 1590 sont publiés les deux premiers livres. Le Livre I est fortement marqué par la Champagne ; le Livre II évoque l'union du poète avec une Bourguignonne de Châlon-sur-Saône, probable-ment en 1586. Une série de poèmes évoquent les figures de toute une petite société bourguignonne de réformés exilés. Le troisième livre paraît en 1592. On perd alors la trace du poète qui meurt sans doute à cette époque.

La Muse Chrétienne frappe le lecteur par la symétrie entre ses trois sections : dans chaque livre se côtoient une paraphrase biblique en vers, des son-nets religieux inspirés par la doctrine réformée, des séries de poèmes inspirés par des événements de la vie privée ou de la vie politique, autant d'occasions de méditer sur la singularité, le caractère unique des faits, des lieux, des êtres.

L'étude du versant terrestre de l'œuvre permet de mettre en relief l'inspiration champenoise : la poésie de POUPO se révèle une poésie de l'amitié, de la fidélité à des êtres chers, au petit pays de Bar, à la France. On découvre à travers tout cela une même attitude. Dans un sonnet du livre I, adressé à Denis LE BEY, érudit calviniste, POUPO souhaite un greffon d'arbre fruitier. Disciples du juriste CUJAS, tous deux obtiennent en 1574 un diplôme de docteur en droit. POUPO est très lié à cette famille LE BEY : à Denis, à sa sœur, à qui il attribue l'origine de sa conversion à la religion réformée. Il voue à leur mère une affection quasi-filiale. Cette famille possédait vraisemblablement un bien à Jully-sur-Sarce. Dans ce sonnet du greffon, le geste poétique est défini comme un don. On y perçoit le souvenir de la Pléiades : l'ornement mythologique qui crée un ailleurs merveilleux cède cependant bientôt la place à une poésie simple au vocabulaire plus concret, celui des saveurs de la terre, de ce qui est tout proche, sous nos yeux. La poésie part du familier. La conclusion du sonnet explore la signification symbolique de l'acte de greffer, et célèbre l'amitié.

Ce texte exprime une conception de la poésie comme mode d'écriture descriptive privilégiant le rapport aux êtres, aux lieux et aux choses. Cette poésie se caractérise par la prise en compte d'un destinataire de l'œuvre, dont le poète a besoin pour placer sa voix.

On trouve dans La Muse Chrétienne de nombreuses évocations de la campagne, parfois explicitement champenoise. POUPO est impressionné par les reliefs montagneux des alentours de Genève ou de la Vallée du Rhône, à Sion. Il exprime l'effroi que suscitent en lui ces sites grandioses. Point de sentiment romantique de la nature, d'harmonie entre paysage et état d'âme.

POUPO produit un épithalame à l'occasion du mariage de Jean de LAUSSOIROIS, futur maire de Bar-sur-Seine. Véritable petite pièce de théâtre, ce morceau met en scène des bergers et des nymphes. On relève l'évocation de la Seine.

Il en rédige un autre à l'occasion du mariage de Nicole LE BEY et de Sébastien BRUNEAU, à Jully-sur-Sarce. L'évocation des raisins renvoie à la vigne, un des thèmes privilégiés de la méditation de POUPO. La nature est pour lui source d'enseignements spirituels et moraux ; la description n'est pas centrée sur elle-même, mais vérifie, illustre le lien entre monde physique et spirituel : rien n'est négligeable, l'élément le plus humble peut éveiller l'esprit : ainsi en est-il d'une gelée tardive séchant les jeunes pousses de la vigne : l'analogie s'établit entre chrétiens réformés et bourgeons brûlés. En arrière-plan du sonnet se dessine l'image, d'origine biblique, du pressoir mystique, adaptée au site familier du vignoble barséquanais.

POUPO compose égale-ment l'éloge du village de Jully-sur-Sarce, de ses " plaisants vergers " . Si le mariage de la vigne et des arbres est un motif de la poésie latine, POUPO l'a vu à Jully.

Cette poésie ne reste pas profane : un des sonnets dédiés à Denis LE BEY se clôt sur le regret que le village reste catholique, méconnaisse la vraie foi : celle de l'église réformée.

Résidant à Genève, POUPO n'oublie pas pour autant la Champagne ni la France. Pour le nouvel an 1590, le poète offre à sa femme un sonnet de vœux dans lequel il lui souhaite " un petit Théodore au pays enfanté " : en Champagne, en Bourgogne? Tout au moins en France. Le livre I de La Muse Chrétienne est dédié à Nicole LE BEY et à son mari : certains sonnets semblent avoir été écrits pour Nicole, en particulier à l'occasion de la naissance de ses enfants. Le livre II contient un sonnet de deuil écrit à la mort de René, premier enfant de Denis. Les LE BEY furent pour POUPO comme une famille d'adoption. S'il ne comporte aucune référence aux parents biologiques, le livre I contient la déploration d'un frère apparemment prénommé Nicolas, que le poète souhaite rejoindre à sa propre mort, ce qui ne fut probablement pas le cas (I,75). Dans le livre II, le poète évoque avec affection un demi-frère dont il se trouva séparé pour divergence confessionnelle (II,3).

La poésie de POUPO respecte le lyrisme de l'époque en ce qu'elle inscrit le soliloque du poète dans la fiction d'une conversation avec un destinataire, l'ami intime auprès duquel on peut se plaindre ou au contraire évoquer les charmes rustiques de Jully. Il ne faut pas se méprendre sur cette apparent humilité : la moindre évocation est l'occasion de mettre en relation le senti-ment de finitude et celui d'une promesse d'éternité. L'art poétique de POUPO articule expérience terrestre et expérience religieuse : quelques textes suggèrent la mise à nu de la créature face à son Dieu, font entendre l'appel poignant du fidèle souffrant et du pêcheur à son sauveur.

Dans la poésie de POUPO, l'amitié est probablement l'expression la plus haute de sa foi en l'expérience humaine. Une des origines de cette poésie est sa sensibilité extrême aux malheurs du temps qui, loin de l'éloigner du présent, de lui inspirer le désir de la retraite, ne font que le rapprocher des hommes, des lieux, à charge pour la poésie de dévoiler ce qu'ils sont, d'en conserver le souvenir.

 

Anne MANTERO

  

 

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